Cependant le temps marchait; nous approchions du fatal dénouement; chaque jour, chaque instant voyait ces masses immenses, accourues de toutes les extrémités de l'Europe, serrer Paris, le presser de ses millions de bras, et pendant ces derniers jours, on peut dire que la bataille était en permanence. Le 26 encore, l'empereur, appelé par le bruit d'une assez forte canonnade, s'était porté sur Saint-Dizier. Attaquée par des forces très-supérieures, son arrière-garde s'était vue contrainte d'évacuer cette ville; mais le général Milhaud et le général Sébastiani repoussent l'ennemi sur la Marne, au gué de Valcourt; la présence de l'empereur produit son effet accoutumé, nous rentrons dans Saint-Dizier, et l'ennemi se disperse dans le plus grand désordre sur la route de Vitry-le-François et sur celle de Bar-sur-Ornain. L'empereur se dirige sur cette dernière ville, croyant avoir en tête le prince de Schwartzenberg; sur le point d'y arriver il apprend que ce n'est plus le généralissime autrichien qu'il a combattu, mais seulement un de ses lieutenans, le comte de Witzingerode. Schwartzenberg l'a trompé; depuis le 23 il a fait sa jonction avec le général Blücher, et ces deux généraux en chef de la coalition poussent leurs flots de soldats sur la capitale.
Quelque désastreuses que fussent ces nouvelles apportées au quartier général, l'empereur voulut en vérifier lui-même l'exactitude. De retour à Saint-Dizier, il fait une course sur Vitry, pour s'assurer de la marche des alliés sur Paris. Il a vu, ses doutes sont dissipés. Paris tiendra-t-il assez long-temps pour qu'il puisse écraser l'ennemi contre ses murs? Voilà désormais sa seule, son unique pensée. Aussitôt il est à la tête de son armée, et nous marchons sur Paris par la route de Troyes. À Doulencourt il reçoit un courrier du roi Joseph, qui lui annonce la marche des alliés sur Paris. À l'instant même il expédie le général Dejean auprès de son frère, pour lui donner avis de sa prochaine arrivée. Qu'on se défende deux jours, deux jours seulement, et les armées alliés n'auront entrevu les murs de Paris que pour y trouver leur tombeau. Dans quelle anxiété se trouvait alors l'empereur! Il part avec ses escadrons de service; je l'accompagne, et il me laisse pour la première fois à Troyes le 30 au matin, ainsi qu'on le verra dans le chapitre suivant.
CHAPITRE V.
Souvenirs déplorables.—Les étrangers à Paris.—Ordre de l'empereur.—Départ de Sa Majesté de Troyes.—Dix lieues en deux heures.—L'empereur en cariole.—J'arrive à Essone.—Ordre de me rendre à Fontainebleau.—Arrivée de Sa Majesté.—Abattement de l'empereur.—Le maréchal Moncey à Fontainebleau.—Morne silence de l'empereur.—Préoccupation continuelle.—Seule distraction de l'empereur causée par ses soldats.—Première revue de Fontainebleau.—Paris, Paris!—Nécessité de parler de moi.—Ma maison pillée par les Cosaques.—Don de 50,000 fr.—Augmentation graduelle de l'abattement de l'empereur.—Défense à Roustan de donner des pistolets à l'empereur.—Bonté extrême de l'empereur envers moi.—Don de 100,000 fr.—Sa Majesté daignant entrer dans mes intérêts de famille.—Reconnaissance impossible à décrire.—100,000 fr. enfouis dans un bois.—Le garçon de garde-robe Denis.—L'origine de tous mes chagrins.
Quel temps, grand dieu! Quelle époque et quels événemens que ceux dont j'ai maintenant à rappeler les déplorables souvenirs! Me voilà arrivé à ce jour fatal, où les armées de l'Europe coalisée allaient fouler le sol de Paris, de cette capitale vierge depuis plusieurs siècles de la présence de l'étranger. Quel coup pour l'empereur! Et que sa grande âme expiait cruellement ses entrées triomphales à Vienne et à Berlin! C'était donc en vain qu'il avait déployé une si incroyable activité pendant l'admirable campagne de France où son génie s'était trouvé rajeuni comme au temps de ses campagnes d'Italie! C'était après Marengo que je l'avais vu pour la première fois le lendemain d'une bataille; quel contraste avec son attitude abattue quand je le revis le 31 mars à Fontainebleau!
Ayant accompagné partout Sa Majesté, je me trouvais auprès d'elle, à Troyes, le 30 mars au matin.
L'empereur en partit à dix heures, suivi seulement du grand maréchal et de M. le duc de Vicence. On savait alors au quartier-général que les troupes alliées s'avançaient sur Paris; mais nous étions loin de soupçonner qu'au moment même du départ précipité de Sa Majesté, la bataille devant Paris était engagée dans sa plus grande force; du moins je n'avais rien entendu dire qui pût me le faire croire. Je reçus l'ordre de me diriger sur Essonne, et comme les moyens de transport étaient devenus très-rares et très-difficiles, je n'y pus arriver que le 31 de grand matin. J'y étais depuis peu de temps, lorsqu'un courrier m'apporta l'ordre de me diriger sur Fontainebleau, ce que je fis sur-le-champ. Ce fut alors que j'appris que l'empereur s'était rendu de Troyes à Montereau en deux heures, ayant fait ainsi un trajet de dix lieues dans ce court espace de temps. J'appris encore que l'empereur et sa suite peu nombreuse avaient été obligés d'avoir recours au moyen d'une cariole pour se rendre sur la route de Paris, entre Essonne et Villejuif. Il s'était avancé jusqu'à la Cour de France, dans l'intention de marcher sur Paris; mais là, ayant eu la nouvelle et la cruelle certitude de la capitulation de Paris, il m'avait fait expédier le courrier dont je viens de parler tout à l'heure.
Il n'y avait pas long-temps que j'étais à Fontainebleau lorsque l'empereur y arriva; il avait un air pâle et fatigué que je ne lui avais jamais vu au même degré, et lui, qui savait si bien commander aux impressions de son âme, ne paraissait point chercher à dissimuler le découragement qui se manifestait dans son attitude et sur son visage. On voyait combien il était bourrelé de tous les événemens désastreux qui, depuis quelques jours, s'accumulaient les uns sur les autres dans une affreuse progression.