Dans ces circonstances, ne sachant pas quand je reverrais ma femme, je me mis en mesure de suivre le conseil que Sa Majesté avait bien voulu me donner; je convertis mes cent mille francs en or, que je mis dans cinq sacs; j'emmenai avec moi le garçon de garde-robe, nommé Denis, dont la probité était à toute épreuve, et nous prîmes le chemin de la forêt, afin de n'être vus d'aucune des personnes qui habitaient ma maison. Nous entrâmes avec précaution dans un petit enclos qui m'appartenait, et dont la porte était masquée par les bois, quoique encore privés de leur feuillage; à l'aide de Denis, je parvins à enfouir mon trésor après avoir pris une exacte désignation du lieu, et je revins au palais, étant, certes, bien loin de prévoir combien ces maudits cent mille francs devaient me causer de chagrins et de tribulations, ainsi qu'on le verra dans l'un des chapitres suivans.


CHAPITRE VI.

Besoin d'indulgence.—Notre position à Fontainebleau.—Impossibilité de croire au détrônement de l'empereur.—Pétitions nombreuses.—Effet produit par les journaux sur Sa Majesté.—M. le duc de Bassano.—L'empereur plus affecté de renoncer au trône pour son fils que pour lui.—L'empereur soldat et un louis par jour.—Abdication de l'empereur.—Grande révélation.—Tristesse du jour et calme du soir.—Coucher de l'empereur.—Réveil épouvantable.—L'empereur empoisonné.—Débris du sachet de campagne.—Paroles que m'adresse l'empereur mourant.—Affreux désespoir.—Résignation de Sa Majesté.—Obstination à mourir.—Première crise.—Ordre d'appeler M. de Caulaincourt et M. Yvan.—Paroles touchantes de Sa Majesté à M. le duc de Vicence.—Longue inutilité de nos prières réunies.—Question de l'empereur à M. Yvan et effroi subit.—Seconde crise.—L'empereur prenant enfin une potion.—Assoupissement de l'empereur.—Réveil et silence complet sur les événemens de la nuit.—M. Yvan parti pour Paris.—Départ de Roustan.—Le 12 d'avril.—Adieux de M. le maréchal Macdonald à l'empereur.—Déjeuner comme à l'ordinaire.—Le sabre de Mourad-Bey.—L'empereur plus causant que du coutume.—Variations instantanées de l'humeur de l'empereur.—Tristesse morose et la Monaco.—Répugnance que causent à l'empereur les lettres de Paris.—Preuve remarquable de l'abattement de l'empereur.—Une belle dame à Fontainebleau.—Une nuit entière d'attente et d'oubli.—Autre visite à Fontainebleau et souvenir antérieur.—Aventure à Saint-Cloud.—Le protecteur des belles près de Sa Majesté.—Mon voyage à Bourg-la-Reine.—La mère et la fille.—Voyage à l'île d'Elbe et mariage.—Triste retour aux affaires de Fontainebleau.—Question que m'adresse l'empereur.—Réponse franche.—Parole de l'empereur sur M. le duc de Bassano.


Ici je dois plus que jamais demander de l'indulgence à mes lecteurs sur l'ordre dans lequel je rapporte les faits dont j'ai été témoin pendant le séjour de l'empereur à Fontainebleau, et ceux qui s'y rapportent, mais qui ne sont venus que plus tard à ma connaissance; je demande également grâce pour les inexactitudes de dates qui pourraient m'échapper, car je me souviens pour ainsi dire en masse de tout ce qui se passa pendant les malheureux vingt jours qui suivirent l'occupation de Paris, jusqu'au départ de Sa Majesté pour l'île d'Elbe; et j'étais tellement absorbé moi-même de l'état malheureux dans lequel je voyais un si bon maître, que toutes mes facultés suffisaient à peine aux sensations du moment. Nous souffrions tous des souffrances de l'empereur; nul de nous ne songeait à graver dans sa mémoire le souvenir de tant d'angoisses: nous vivions, pour ainsi dire, sous condition.

Dans les premiers temps de notre séjour à Fontainebleau, on était loin de croire parmi ceux qui nous entouraient, que l'empereur allait bientôt cesser de régner sur la France. Il tombait sous le sens de tout le monde que l'empereur d'Autriche ne voudrait pas consentir à ce que l'on détrônât son gendre, sa fille et son petit-fils; on se trompait étrangement. Je remarquai pendant ces premiers jours qu'on adressait à Sa Majesté encore plus de pétitions que de coutume; mais j'ignore s'il leur fut fait des réponses favorables, ou si même l'empereur fit répondre à aucune. Souvent l'empereur prenait les gazettes, mais après y avoir jeté les yeux il les rejetait avec humeur, puis les reprenait et les rejetait encore, et si l'on se rappelle les horribles injures que se permirent alors des écrivains, dont quelques-uns lui avaient souvent prodigué des louanges, on concevra qu'une pareille transition fut bien capable d'exciter le dégoût de Sa Majesté. L'empereur restait très-souvent seul, et la personne qu'il voyait le plus souvent était M. le duc de Bassano, le seul de ses ministres qui se trouvât alors à Fontainebleau; car M. le duc de Vicence, chargé continuellement de missions, n'y était pour ainsi dire que de passage, surtout tant que Sa Majesté conserva l'espérance de voir une régence en faveur de son fils succéder à son gouvernement. En cherchant à me rappeler les diverses impressions dont je remarquais continuellement les signes sur la figure de l'empereur, je crois pouvoir affirmer qu'il fut encore plus violemment affecté quand il lui fallut enfin renoncer au trône pour son fils, que quand il en avait fait le sacrifice pour lui-même. Quand les maréchaux ou M. le duc de Vicence parlaient à Sa Majesté d'arrangemens relatifs à sa personne, il était facile de voir qu'il ne les écoutait qu'avec une extrême répugnance. Un jour qu'on lui parlait de l'île d'Elbe avec je ne sais plus quelle somme par an, j'entendis Sa Majesté répondre avec vivacité: «C'est trop, beaucoup trop pour moi. Si je ne suis plus qu'un soldat, je n'ai pas besoin de plus d'un louis par jour.»

Cependant le moment arriva où, pressée de toutes parts, Sa Majesté se résigna à signer l'acte d'abdication pure et simple qu'on lui demandait. Cet acte mémorable était ainsi conçu:

«Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce, pour lui et ses héritiers, au trône de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire à l'intérêt de la France.

»Fait au palais de Fontainebleau, le 11 avril 1814.