»napoléon.»
Je n'ai pas besoin de dire que je n'eus pas alors connaissance de l'acte d'abdication qu'on vient de lire: c'était un de ces hauts secrets qui émanaient du cabinet, et n'entraient guère dans les confidences de la chambre à coucher. Seulement je me rappelle qu'il en fut question le jour même, mais assez vaguement, dans toute la maison; et d'ailleurs, j'avais bien vu qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire; toute la journée l'empereur parut plus triste qu'il ne l'avait encore été; mais cependant, que j'étais loin de m'attendre aux tourmens de la nuit qui suivit ce jour fatal!
Je prie maintenant le lecteur de vouloir bien prêter toute son attention à l'événement que j'ai à lui raconter; en ce moment je deviens historien, puisque j'ai à retracer le douloureux souvenir d'un fait capital dans la grande histoire de l'empereur, d'un fait qui a été l'objet d'innombrables controverses, d'un fait sur lequel on n'a pu avoir que des doutes, et dont moi seul j'ai pu connaître tous les pénibles détails: l'empoisonnement de l'empereur à Fontainebleau. Je n'ai pas besoin, je l'espère, de protester de ma véracité; je sens trop l'importance d'une pareille révélation, pour me permettre, soit de retrancher, soit d'ajouter la moindre circonstance à la vérité; je dirai donc les choses telles qu'elles se sont passées, telles que je les ai vues, telles que le cruel souvenir en sera éternellement gravé dans ma mémoire.
Le 11 d'avril, j'avais couché l'empereur comme à l'ordinaire, je crois même un peu plus tôt que de coutume, car, si je me le rappelle bien, il n'était pas tout-à-fait dix heures et demie. À son coucher, il me parut mieux que pendant le jour, et à peu près dans l'état où je l'avais vu les soirs précédens. Je couchais dans une chambre en entresol, située au-dessus de la chambre de l'empereur, à laquelle elle communiquait par un petit escalier dérobé. Depuis quelque temps j'avais l'attention de me coucher tout habillé pour être plus promptement auprès de Sa Majesté quand elle me faisait appeler. Je dormais assez profondément lorsque, à minuit, je fus réveillé par M. Pelard, qui était de service. Il me dit que l'empereur me demandait, et en ouvrant les yeux, je vis sur sa figure un air d'effroi dont je fus consterné. Cependant je m'étais jeté en bas de mon lit, et, en descendant l'escalier, M. Pelard ajouta: «L'empereur a délayé quelque chose dans un verre, et il l'a bu.» J'entrai dans la chambre de Sa Majesté, en proie à des angoisses qu'il est impossible de se figurer. L'empereur s'était recouché, mais en m'avançant vers son lit, je vis par terre devant la cheminée les débris d'un sachet de peau et de taffetas noir, le même dont j'ai parlé précédemment. C'était en effet celui qu'il portait à son cou depuis la campagne d'Espagne, et que je lui gardais avec tant de soin dans l'intervalle d'une campagne à une autre. Ah! si j'avais pu me douter de ce qu'il contenait! En ce moment fatal, l'affreuse vérité me fut soudain révélée!
Cependant j'étais au chevet du lit de l'empereur. «Constant, me dit-il d'une voix tantôt faible et tantôt violemment saccadée, Constant, je vais mourir!... Je n'ai pu résister aux tourmens que j'éprouve, surtout à l'humiliation de me voir bientôt entouré des agens de l'étranger!... On a traîné mes aigles dans la boue!... Ils m'ont mal connu!... Mon pauvre Constant, ils me regretteront quand je ne serai plus!... Marmont m'a porté le dernier coup. Le malheureux!.. Je l'aimais!... L'abandon de Berthier m'a navré!... Mes vieux amis, mes anciens compagnons d'armes!...» L'empereur me dit encore plusieurs autres choses que je craindrais de rapporter d'une manière infidèle, et l'on concevra que, livré comme je l'étais au plus violent désespoir, je ne cherchais pas à graver dans ma mémoire les paroles qui s'échappaient par intervalles de la bouche de l'empereur; car il ne parla pas de suite, et les plaintes que j'ai rapportées furent proférées après des momens de repos ou plutôt d'abattement. Les yeux fixés sur la figure de l'empereur, j'y remarquai, autant que mes larmes me permettaient d'y voir, quelques mouvemens convulsifs; c'étaient les symptômes d'une crise qui me causaient le plus violent effroi; heureusement que cette crise amena un léger vomissement qui me rendit quelque espérance. L'empereur, dans la complication de ses souffrances physiques et morales, n'avait pas perdu son sang-froid; il me dit après cette première évacuation: «Constant, faites appeler Caulaincourt et Yvan.» J'entrouvris la porte afin de communiquer cet ordre à M. Pelard, sans sortir de la chambre de l'empereur. Revenu auprès de son lit, je le priai, je le suppliai de prendre une potion adoucissante; tous mes efforts furent vains, il repoussa toutes mes instances, tant il avait une ferme volonté de mourir, même en présence de la mort.
Malgré les refus obstinés de l'empereur, je continuais toujours mes supplications, quand M. de Caulaincourt et M. Yvan entrèrent dans sa chambre. Sa Majesté fit signe de la main à M. le duc de Vicence de s'approcher de son lit, et lui dit: «Caulaincourt, je vous recommande ma femme et mon enfant; servez-les comme vous m'avez servi. Je n'ai pas long-temps à vivre!...» En ce moment l'empereur fut interrompu par un nouveau vomissement, mais plus léger encore que le premier. Pendant ce temps-là j'essayai de dire à M. le duc de Vicence que l'empereur avait pris du poison: il me devina plus qu'il ne me comprit, car mes sanglots m'étouffaient la voix au point de ne pouvoir prononcer un mot distinctement. M. Yvan s'étant approché, l'empereur lui dit: «Croyez-vous que la dose soit assez forte?» Ces paroles étaient réellement énigmatiques pour M. Yvan, car il n'avait jamais connu l'existence du sachet, du moins à ma connaissance; aussi répondit-il: «Je ne sais ce que Votre Majesté veut dire;» réponse à laquelle l'empereur ne répliqua rien.
Ayant tous les trois, M. le duc de Vicence, M. Yvan et moi, réuni nos instances auprès de l'empereur, nous fûmes assez heureux pour le déterminer, mais non sans beaucoup de peine, à prendre une tasse de thé; encore, l'ayant fait en toute hâte, me refusa-t-il quand je le lui présentai, me disant: «Laisse-moi, Constant, laisse-moi.» Mais ayant redoublé nos efforts, il but enfin, et les vomissemens cessèrent. Peu de temps après avoir pris cette tasse de thé, l'empereur parut plus calme; il s'assoupit; ces messieurs se retirèrent doucement, et je restai seul dans sa chambre, où j'attendis son réveil.
Après un sommeil de quelques heures, l'empereur se réveilla, étant presque comme à son ordinaire, quoique sa figure portât encore des traces de ce qu'il avait souffert, et quand je l'aidai à se lever, il ne me dit pas un seul mot qui se rapportât, même de la manière la plus indirecte, à la nuit épouvantable que nous venions de passer. Il déjeuna comme à son ordinaire, seulement un peu plus tard que de coutume; son air était redevenu tout-à-fait calme, et même il paraissait plus gai qu'il ne l'avait été depuis long-temps. Était-ce par suite de la satisfaction d'avoir échappé à la mort, qu'un moment de découragement lui avait fait désirer, ou n'était-ce pas plutôt parce qu'il avait acquis la certitude de ne pas la craindre plus dans son lit que sur le champ de bataille? Quoi qu'il en soit, j'attribuai l'heureuse conservation de l'empereur à ce que le poison contenu dans le fatal sachet avait perdu de son efficacité.
Quand tout fut rentré dans l'ordre accoutumé, sans qu'aucune personne du palais, excepté celles que j'ai nommées, ait pu se douter de ce qui s'était passé, j'appris que M. Yvan avait quitté Fontainebleau. Désespéré de la question que lui avait adressée l'empereur en présence du duc de Vicence, et craignant qu'elle ne fît soupçonner qu'il avait donné à Sa Majesté les moyens d'attenter à ses jours, cet habile chirurgien, depuis si long-temps et si fidèlement attaché à la personne de l'empereur, avait pour ainsi dire perdu la tête en songeant à la responsabilité qui pouvait peser sur lui. Étant donc descendu rapidement de chez l'empereur, et ayant trouvé un cheval tout sellé et tout bridé dans une des cours du palais, il s'était élancé dessus, et avait suivi en toute hâte la route de Paris. Ce fut dans la matinée du même jour que Roustan quitta Fontainebleau.
Le 12 avril, l'empereur reçut aussi les derniers adieux du maréchal Macdonald. Quand il fut introduit, l'empereur était encore souffrant des suites de la nuit, et je pense bien que M. le duc de Tarente dut s'apercevoir, mais peut-être sans en deviner la cause, que Sa Majesté n'était pas dans son état ordinaire. Quand il vint, il était accompagné de M. le duc de Vicence, et en ce moment l'empereur était encore très-accablé, et paraissait tellement plongé dans ses réflexions, qu'il n'aperçut pas d'abord ces messieurs, quoiqu'il fût déjà levé. M. le duc de Tarente apportait à l'empereur le traité de Sa Majesté avec les alliés, et je sortis de sa chambre au moment où il se disposait à le signer. Quelques momens après, M. le duc de Vicence vint m'appeler, et l'empereur me dit: «Constant, allez me chercher le sabre que me donna Mourad-Bey en Égypte. Vous savez bien lequel?—Oui, Sire.» Je sortis et rapportai presque immédiatement ce sabre magnifique, que l'empereur avait porté à la bataille du Mont-Thabor, ainsi que je le lui ai entendu dire plusieurs fois. Je le remis au duc de Vicence, des mains duquel le prit l'empereur pour le donner au maréchal Macdonald; et comme je me retirais, j'entendis l'empereur lui parler avec une vive affection, et l'appeler son digne ami.