Ces messieurs, autant que je puis me le rappeler, assistèrent au déjeuner de l'empereur, où, comme je l'ai déjà dit, Sa Majesté se montra plus calme et plus gaie qu'elle ne l'avait été depuis long-temps; nous fûmes même tous surpris de voir l'empereur causer familièrement et de la manière la plus aimable avec des personnes auxquelles depuis long-temps il n'adressait ordinairement que des paroles brèves et souvent même très-sèches. Au surplus, cette gaîté ne fut que momentanée; et, en général, je ne saurais dire combien l'humeur de l'empereur variait de moment en moment pendant toute la durée de notre séjour à Fontainebleau. Je l'ai vu dans la même journée plongé pendant plusieurs heures dans la plus affreuse tristesse; puis, un instant après, marchant à grands pas dans sa chambre en sifflant ou en fredonnant la Monaco; puis il retombait tout à coup dans une sorte de marasme, au point de ne rien voir de ce qui était autour de lui, et d'oublier jusqu'aux ordres qu'il m'avait donnés. Il est, en outre, un point sur lequel je ne saurais trop insister; c'est l'effet inconcevable que produisait sur l'empereur la seule vue des lettres qu'on lui adressait de Paris; dès qu'il en apercevait, son agitation devenait extrême, je pourrais même dire convulsive, sans crainte d'être taxé d'exagération.
À l'appui de ce que j'ai dit des préoccupations inouïes de l'empereur; je puis citer un fait qui me revient à la mémoire. Pendant notre séjour à Fontainebleau, madame la comtesse W..., dont j'ai déjà parlé, s'y rendit, et m'ayant fait appeler, me dit combien elle avait le désir de voir l'empereur. Pensant que ce serait une distraction pour Sa Majesté, je lui en parlai le soir même, et je reçus l'ordre de la faire venir à dix heures. Madame W... fut, comme on peut le croire, exacte au rendez-vous, et j'entrai dans la chambre de l'empereur pour lui annoncer son arrivée. Il était couché sur son lit et plongé dans ses méditations, tellement que ce ne fut qu'à un second avertissement de ma part qu'il me répondit: «Priez-la d'attendre.» Elle attendit donc dans l'appartement qui précédait celui de Sa Majesté, et je restai avec elle pour lui tenir compagnie. Cependant la nuit s'avançait; les heures paraissaient longues à la belle voyageuse, et son affliction était si vive de voir que l'empereur ne la faisait pas demander, que j'en pris pitié. Je rentrai dans la chambre de l'empereur pour le prévenir de nouveau. Il ne dormait pas; mais il était si profondément absorbé dans ses pensées, qu'il ne me fit aucune réponse. Enfin, le jour commençant à paraître, la comtesse, craignant d'être vue par les gens de la maison, se retira, la mort dans le cœur de n'avoir pu faire ses adieux à l'objet de toutes ses affections. Elle était partie depuis plus d'une heure quand l'empereur, se rappelant qu'elle attendait, la fit demander. Je dis à Sa Majesté ce qu'il en était; je ne lui cachai point l'état de désespoir de la comtesse[81] au moment de son départ. L'empereur en fut vivement affecté: «La pauvre femme, me dit-il, elle se croit humiliée! Constant, j'en suis vraiment fâché; si vous la revoyez, dites-le lui bien. Mais j'ai tant de choses là!» ajouta-t-il d'un ton très-énergique, en frappant son front avec sa main.
Cette visite d'une dame à Fontainebleau m'en rappelle une autre à peu près du même genre, mais pour laquelle il est indispensable que je reprenne les choses d'un peu plus haut.
Quelque temps après son mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise, quoique l'empereur trouvât en elle une femme jeune et belle, quoiqu'il l'aimât réellement beaucoup, il ne se piquait guère plus que du temps de l'impératrice Joséphine de pousser jusqu'au scrupule la fidélité conjugale. Pendant un de nos séjours à Saint-Cloud, il éprouva un caprice pour une demoiselle L..., dont la mère était mariée en secondes noces à un chef d'escadron. Ces dames habitaient alors le Bourg-la-Reine, où elles avaient été découvertes par M. de***, l'un des protecteurs les plus zélés des jolies femmes auprès de l'empereur. Il lui avait parlé de cette jeune personne, qui avait alors dix-sept ans. Elle était brune, d'une taille ordinaire, mais parfaitement bien prise; de jolis pieds, de jolies mains, remplie de grâces dans toute sa personne, qui présentait réellement un ensemble ravissant: de plus, elle joignait à la plus agaçante coquetterie la réunion de tous les talens d'agrément, dansant avec beaucoup de grâce, jouant de plusieurs instrumens, et remplie d'esprit; enfin, elle avait reçu cette éducation brillante qui fait les plus délicieuses maîtresses et les plus mauvaises femmes. L'empereur me dit un jour, à huit heures de l'après-midi, de l'aller chercher chez sa mère, de l'amener, et de revenir à onze heures du soir au plus tard. Ma visite ne causa aucune surprise, et je vis que ces dames avaient été prévenues, sans doute par leur obligeant patron; car elles m'attendaient avec une impatience qu'elles ne cherchèrent point à dissimuler. La jeune personne était éblouissante de parure et de beauté, et la mère rayonnait de joie à la seule idée de l'honneur destiné à sa fille. Je vis bien que l'on s'était figuré que l'empereur ne pouvait manquer d'être captivé par tant de charmes, et qu'il allait être pris d'une grande passion; mais tout cela n'était qu'un rêve, car l'empereur n'était amoureux que fort à son aise. Quoi qu'il en soit, nous arrivâmes à Saint-Cloud à onze heures, et nous entrâmes au château par l'orangerie, dans la crainte de regards indiscrets. Comme d'ailleurs j'avais les passe-partout de toutes les portes du château, je la conduisis, sans être vu de personne, jusque dans la chambre de l'empereur, où elle resta environ pendant trois heures. Au bout de ce temps, je la reconduisis chez elle, en prenant les mêmes précautions pour notre sortie du château.
Cette jeune personne, que l'empereur revit depuis trois ou quatre fois tout au plus, vint aussi à Fontainebleau, accompagnée de sa mère; mais n'ayant pu voir Sa Majesté, ces dames se déterminèrent à faire, comme la comtesse W..., le voyage de l'île d'Elbe, où, m'a-t-on dit, l'empereur maria mademoiselle L... à un colonel d'artillerie.
Ce que l'on vient de lire m'a reporté presque involontairement vers des temps plus heureux. Il faut cependant bien revenir au triste séjour de Fontainebleau; et, d'après ce que j'ai dit de l'accablement dans lequel vivait l'empereur, on ne doit pas être surpris que, frappé d'autant de coups accablans, il n'eût pas l'esprit disposé à la galanterie. Il me semble voir encore les traces de cette mélancolie sombre qui le dévorait; et, au milieu de tant de douleurs, la bonté de l'homme, qui semblait s'accroître en même temps que les tortures du souverain déchu. Avec quelle aménité il nous parlait dans ces derniers temps! Souvent, alors, il daignait m'interroger sur ce que l'on disait des derniers événemens. Avec ma franchise ordinaire et toute simple, je lui rapportais exactement tout ce que j'avais entendu dire, et je me rappelle qu'un jour lui ayant dit, comme je l'avais moi-même entendu dire à beaucoup de personnes, que l'on attribuait généralement à M. le duc de Bassano la continuation des dernières guerres, qui nous avaient été si fatales: «C'est un grand tort que l'on a, me dit-il. Ce pauvre Maret! On l'accuse bien à tort!... Il n'a jamais fait qu'exécuter mes ordres.» Puis, selon son habitude quand il m'avait parlé un moment de choses sérieuses, il ajoutait: «Quelle honte! quelle humiliation! Faut-il que j'aie là, dans mon palais, un tas de commissaires étrangers!»
CHAPITRE VII.
Le grand-maréchal et le général Drouot, seuls grands personnages auprès de l'empereur.—Destinée connue de Sa Majesté.—Les commissaires des alliés.—Demande et répugnance de l'empereur.—Préférence pour le commissaire anglais.—Vie silencieuse dans le palais.—L'empereur plus calme.—Mot de Sa Majesté.—La veille du départ et jour de désespoir.—Fatalité des cent mille francs que m'avait donnés l'empereur.—Question inattendue et inexplicable de M. le grand-maréchal.—Ce que j'aurais dû faire.—Inconcevable oubli de l'empereur.—Les cent mille francs déterrés.—Terreur d'avoir été volé.—Affreux désespoir.—Erreur de lieu et le trésor retrouvé.—Prompte restitution.—Horreur de ma situation.—Je quitte le palais.—Mission de M. Hubert auprès de moi.—Offre de trois cent mille francs pour accompagner l'empereur.—Ma tête est perdue et crainte d'agir par intérêt.—Cruelles réflexions.—Tortures inouïes.—L'empereur est parti.—Situation sans exemple.—Douleurs physiques et souffrances morales.—Complète solitude de ma vie.—Visite d'un ami.—Fausse interprétation de ma conduite dans un journal.—M. de Turenne accusé à tort.—Impossibilité de me défendre par respect pour Sa Majesté.—Consolations puisées dans le passé.—Exemples et preuves de désintéressement de ma part.—Refus de quatre cent mille francs.—M. Marchand placé par moi près de l'empereur.—Reconnaissance de M. Marchand.