L'empereur après le 12 d'avril n'eut pour ainsi dire plus auprès de lui, de tous les grands personnages qui entouraient ordinairement Sa Majesté, que M. le grand-maréchal du palais et M. le comte Drouot. Ce ne fut plus long-temps un secret dans le palais que le sort réservé à l'empereur et qu'il avait accepté. Le 16 nous vîmes arriver à Fontainebleau les commissaires des alliés, chargés d'accompagner Sa Majesté jusqu'au lieu de son embarquement pour l'île d'Elbe. C'étaient MM. le comte Schuwaloff, aide-de-camp de l'empereur Alexandre, pour la Russie; le colonel Neil-Campbell pour l'Angleterre; le général Kohler pour l'Autriche, et enfin le comte de Waldbourg-Truchefs pour la Prusse. Bien que Sa Majesté eut demandé elle-même à être accompagnée par ces quatre commissaires, leur présence à Fontainebleau me parut influer sur elle d'une manière extrêmement désagréable. Cependant ces messieurs reçurent de l'empereur un accueil fort différent, et d'après quelques mots que j'entendis dire à Sa Majesté je pus me convaincre en cette occasion, comme dans beaucoup d'autres circonstances précédentes, qu'elle avait une prédilection d'estime très-marquée pour les Anglais entre tous ses ennemis; aussi le colonel Campbell fut-il particulièrement mieux accueilli que les autres commissaires; tandis que la mauvaise humeur de l'empereur tomba surtout sur le commissaire du roi de Prusse, qui n'en pouvait mais, et faisait la meilleure contenance possible.
À l'exception du changement très-peu apparent apporté à Fontainebleau par la présence de ces messieurs, aucun incident remarquable, du moins à ma connaissance, ne vint troubler la triste et uniforme vie de l'empereur dans le palais. Tout demeura morne et silencieux parmi les habitans de cette dernière demeure impériale; mais cependant l'empereur me parut de sa personne plus calme depuis qu'il avait définitivement pris son parti que lorsque son âme flottait encore au milieu des plus douloureuses indécisions. Il parla quelquefois devant moi de l'impératrice et de son fils, mais pas aussi souvent que je m'y serais attendu. Mais une chose qui me frappa profondément, c'est que jamais un seul mot ne sortit de sa bouche qui pût rappeler la fatale résolution que Sa Majesté avait prise dans la nuit du 11 au 12, et qui, comme on l'a vu, n'eut heureusement pas les suites funestes que l'on en pouvait redouter. Quelle nuit! quelle nuit! De ma vie il ne me sera possible d'y penser sans frémir.
Après l'arrivée des commissaires des puissances alliées, l'empereur parut peu à peu s'acclimater, pour ainsi dire, à leur présence, et la principale occupation de toute la maison consista dans les soins à donner aux préparatifs du départ. Un jour, pendant que j'habillais Sa Majesté: «Hé bien, mon fils, me dit-elle en souriant, faites préparer votre charrette; nous irons planter nos choux.» Hélas! j'étais bien loin de penser, en entendant ces paroles familières, que, par un concours inouï de circonstances, j'allais me trouver forcé de céder à une inexplicable fatalité qui ne voulait pas que, malgré l'ardent désir que j'en avais, j'accompagnasse l'empereur sur la terre d'exil.
La veille du jour fixé pour le départ, M. le grand-maréchal du palais me fit appeler. Après m'avoir donné quelques ordres relatifs au voyage, il me dit que l'empereur désirait savoir à combien pouvait s'élever la somme d'argent que j'avais à lui. J'en donnai tout de suite le compte à M. le grand-maréchal, et il vit que cette somme s'élevait à 300,000 francs environ, en y comprenant l'or renfermé dans une cassette que M. le baron Fain m'avait remise, attendu qu'il ne devait pas être du voyage. M. le grand-maréchal me dit qu'il en rendrait compte à l'empereur. Une heure après il me fit appeler de nouveau et me dit que Sa Majesté croyait avoir 100,000 francs de plus: je répondis que j'avais en effet 100,000 francs que l'empereur m'avait donnés en me disant de les enterrer dans mon jardin; enfin je lui racontai tous les détails qu'on a lus précédemment, et je le priai de vouloir bien demander à l'empereur si c'était de ces 100,000 fr. là que Sa Majesté voulait parler. M. le comte Bertrand me promit de le faire, et je commis alors la faute énorme de ne pas m'adresser moi-même directement à l'empereur. Rien, dans ma position, ne m'eût été plus facile, et j'avais souvent éprouvé qu'il valait toujours mieux, quand on le pouvait, aller directement à lui que d'avoir recours à quelque intermédiaire que ce fût. J'aurais d'autant mieux fait, en agissant de la sorte, que si l'empereur m'avait redemandé les 100,000 fr. qu'il m'avait donnés, ce qui, après tout, n'était guère supposable, j'étais plus que disposé à les lui rendre sans me permettre la moindre réflexion. Qu'on juge de mon étonnement quand M. le grand-maréchal me rapporta que l'empereur ne se rappelait pas de m'avoir donné la somme en question. Dans le premier moment je devins rouge d'indignation et de colère. Quoi! l'empereur avait pu laisser croire à M. le comte Bertrand que j'avais voulu, moi, son fidèle serviteur, m'approprier une somme qu'il m'avait donnée avec toutes les circonstances que j'ai rapportées! Je n'avais plus la tête à moi à cette seule pensée. Je sortis dans un état impossible à décrire, en assurant M. le grand-maréchal que dans une heure au plus je lui restituerais le funeste présent de Sa Majesté.
En traversant rapidement la cour du palais je rencontrai M. de Turenne, à qui je racontai tout ce qui venait de m'arriver: «Cela ne m'étonne pas, me répondit-il, et nous allons en voir bien d'autres.» En proie à une sorte de fièvre morale, la tête brisée, le cœur navré, je cherchai Denis, le garçon de garde-robe dont j'ai parlé précédemment; je le trouvai bien heureusement, et je courus avec lui en toute hâte à ma campagne, et Dieu m'est témoin que la perte des 100,000 fr. n'entrait pour rien dans ma profonde affliction; je n'y pensais seulement pas. Comme la première fois, nous passâmes pour n'être point vus par le côté de la forêt. Nous nous mîmes à creuser la terre pour en retirer l'argent que nous y avions déposé; et dans l'ardeur que je mettais à reprendre ce misérable or pour le rendre à M. le grand-maréchal, je fis creuser plus loin qu'il ne fallait. Non, je ne saurais dire de quel désespoir je fus saisi quand voyant que nous ne trouvions rien, je crus que quelqu'un nous avait vus et suivis, qu'enfin j'étais volé. C'était pour moi un coup de foudre plus écrasant encore que le premier; j'en voyais les suites avec horreur; qu'allait-on dire, qu'allait-on penser de moi? me croirait-on sur ma parole? c'était bien alors que M. le grand-maréchal, déjà prévenu par l'inexplicable réponse de l'empereur, allait me prendre pour un homme sans honneur. J'étais anéanti sous ces fatales pensées quand Denis me fit observer que nous n'avions pas fouillé dans le bon endroit et que nous nous étions trompés de quelques pieds. J'embrassai avec ardeur cette lueur d'espérance; nous nous remîmes à creuser la terre avec plus d'empressement que jamais, et je puis dire sans exagération que j'éprouvai une joie qui tenait du délire, quand j'aperçus le premier des sacs. Nous les retirâmes successivement tous les cinq, et à l'aide de Denis je les rapportai au palais. Alors je les déposai sans retard entre les mains de M. le grand-maréchal, avec les clefs du nécessaire de l'empereur et la cassette que m'avait remise M. le baron Fain. Je lui dis en le quittant: «Monseigneur, je vous prie de vouloir bien faire savoir à Sa Majesté que je ne la suivrai pas.—Je le lui dirai.»
Après cette réponse froide et laconique, je sortis à l'instant du palais, et je fus tout auprès, rue du Coq-Gris, chez M. Clément, huissier, qui depuis long-temps était chargé de mes petits intérêts et des soins à donner à ma maison pendant les longues absences que nécessitaient les voyages et les campagnes de l'empereur. Là je donnai un libre cours à mon désespoir. J'étouffais de rage en songeant que l'on avait pu suspecter ma probité, moi qui, depuis quatorze ans, servais l'empereur avec un désintéressement poussé jusqu'au scrupule, à tel point que beaucoup de gens appelaient cela de la niaiserie; moi qui n'avais jamais rien demandé à l'empereur ni pour moi ni pour les miens! Ma tête se perdait quand je cherchais à m'expliquer comment il se pouvait que l'empereur, qui le savait bien, avait pu me faire passer auprès d'un tiers pour un homme sans honneur; plus j'y pensais plus mon irritation devenait extrême, et moins il m'était possible de trouver l'ombre d'un motif au coup qui me frappait. J'étais dans la plus grande violence de mon désespoir lorsque M. Hubert, valet de chambre ordinaire de l'empereur, vint me dire que Sa Majesté me donnerait tout ce que je voudrais si je voulais la suivre, que 300,000 fr. me seraient comptés sur-le-champ. Dans ce premier moment, je le demande à tous les hommes honnêtes, que pouvais-je faire, et qu'auraient-ils fait à ma place? Je répondis, que quand j'avais pris la résolution de consacrer ma vie entière au service de l'empereur malheureux, ce n'était point en vue d'un vil intérêt; mais j'avais le cœur brisé qu'il eût pu me faire passer auprès de M. le comte Bertrand pour un imposteur et un malhonnête homme. Ah! qu'alors j'aurais été heureux que l'empereur n'eût jamais songé à me donner ces maudits cent mille francs! ces idées me mettaient au supplice. Ah! si du moins, j'avais pu prendre vingt-quatre heures de réflexion, quelque juste que fût mon ressentiment, comme j'en aurais fait le sacrifice! Je n'aurais plus pensé qu'à l'empereur; je l'aurais suivi: une funeste et inexplicable fatalité ne l'a pas voulu.
Ceci se passa le 19 d'avril, jour qui fut le plus malheureux de ma vie. Quelle soirée, quelle nuit et je passai! quelle douleur fut la mienne quand le lendemain j'appris que l'empereur était parti à midi, après avoir fait ses adieux à sa garde! Dès le matin tout mon ressentiment était tombé, en songeant à l'empereur. Vingt fois je voulus rentrer au palais; vingt fois après son départ je voulus prendre la poste jusqu'à ce que j'aie pu le rejoindre; mais j'étais enchaîné par l'offre même qu'il m'avait fait faire par M. Hubert. «Peut-être, pensais-je, croira-t-il que c'est cela qui me ramène; on le dira sans doute autour de lui, et quelle opinion aura-t-on de moi?» Dans cette cruelle perplexité je n'osai prendre un parti; je souffris tout ce qu'il est possible à un homme de souffrir, et par momens ce qui n'était que trop vrai ne me semblait pas réel, tant il me paraissait impossible que je fusse où l'empereur n'était pas. Tout dans cette affreuse position contribuait à aggraver ma douleur; je connaissais assez l'empereur pour savoir qu'alors même que je serais revenu auprès de lui, il n'aurait jamais oublié que j'avais voulu le quitter; je ne me sentais pas la force d'entendre un pareil reproche sortir de sa bouche; d'un autre côté les souffrances physiques causées par la maladie dont j'étais atteint étaient devenues extrêmement aiguës, et je fus contraint de garder le lit assez long-temps. J'aurais bien encore triomphé de ces souffrances physiques, quelque cruelles qu'elles fussent, mais dans l'affreuse complication de ma position, j'étais anéanti jusqu'à l'hébètement; je ne voyais rien de ce qui m'environnait; je n'entendais rien de ce qu'on me disait, et le lecteur ne s'attend sûrement pas d'après cela que j'aie rien à lui dire sur les adieux de l'empereur à sa vieille et fidèle garde, dont au surplus on a publié un assez grand nombre de relations pour que la vérité soit connue sur un événement qui d'ailleurs se passa en plein jour. Là pourraient se terminer mes mémoires; mais le lecteur, je le pense, ne peut me refuser encore quelques momens d'attention pour des faits que j'ai le droit d'expliquer, et pour quelques autres, relatifs au retour de l'île d'Elbe. Je continue sur le premier point; le second sera le sujet d'un dernier chapitre.
L'empereur était donc parti, et moi, enfermé seul dans ma campagne, devenue désormais bien triste pour moi; je me tins hors de communication avec qui que ce soit, ne lisant point de nouvelles, ne cherchant point à en apprendre. Au bout de quelque temps, j'y reçus la visite d'un de mes amis de Paris, qui me dit que les journaux parlaient de ma conduite sans la connaître, et qu'ils la blâmaient fort: il ajouta que c'était M. de Turenne qui avait envoyé aux rédacteurs la note dans laquelle j'étais jugé avec une extrême sévérité. Je dois dire que je ne le crus pas; je connaissais trop M. de Turenne pour le croire capable d'un procédé aussi peu honorable, d'autant que je lui avais dit tout avec franchise, et que l'on a vu la réponse qu'il m'avait faite. Mais d'où que cela vînt le mal n'en était pas moins fait, et par l'incroyable complication de ma position je me trouvais réduit au silence. Certes, rien ne m'eût été plus facile que de répondre, que de repousser la calomnie par le récit exact des faits; mais devais-je me justifier de la sorte, et pour ainsi dire en accusant l'empereur, dans un moment surtout où régnait une si grande effervescence parmi les ennemis de Sa Majesté? Quand je voyais un si grand homme en butte aux traits de la calomnie, je prouvais bien, moi, chétif et jeté dans la foule obscure, souffrir que quelques-uns de ces traits envenimés vinssent tomber jusque sur moi. Aujourd'hui le temps était venu de dire la vérité, et je l'ai dite sans restriction, non point pour m'excuser, car je m'accuse au contraire de n'avoir pas fait une totale abnégation de moi et de ce que l'on en pourrait dire en suivant l'empereur à l'île d'Elbe. Toutefois, qu'il me soit permis de dire en ma faveur que dans ce mélange de souffrances physiques et morales qui m'assaillirent ensemble, il faudrait être bien sûr de n'avoir jamais failli pour condamner entièrement cette irritabilité si naturelle à un homme d'honneur que l'on accuse d'une soustraction frauduleuse. C'est donc là, me disais-je, la récompense de tant de soins, de tant de fatigues, d'un dévouement sans bornes et d'une délicatesse dont l'empereur, je puis le dire hautement, m'avait souvent loué, et à laquelle il a rendu justice plus tard, comme on le verra quand j'aurai à parler de quelques circonstances qui se rattachent à l'époque du 20 mars de l'année suivante.
C'est bien gratuitement et bien méchamment que l'on a attribué à des motifs d'intérêt le parti que dans mon désespoir je pris de quitter l'empereur. Il suffirait au contraire du plus simple bon sens pour voir que si j'eusse été capable de me laisser guider par mes intérêts, tout aurait voulu que j'accompagnasse Sa Majesté. En effet le chagrin qu'elle me causa, et la manière vive dont j'en fus accablé, ont plus nui à ma fortune que toute autre détermination ne pouvait le faire. Que pouvais-je espérer en France, où je n'avais droit à rien? N'est-il pas d'ailleurs bien évident pour quiconque voudra se rappeler ma position, toute de confiance auprès de l'empereur, que si j'avais été guidé par l'amour de l'or, ma place m'aurait mis à même d'en faire d'abondantes moissons, sans nuire en rien à ma réputation; mais mon désintéressement était si bien connu, que je puis défier qui que ce soit de dire que pendant tout le temps que dura ma faveur, j'en aie jamais usé pour rendre d'autres services que des services désintéressés. Maintes fois j'ai refusé d'appuyer une demande pour cela seulement, que la sollicitation était accompagnée d'une offre d'argent, et ces offres étaient souvent très-considérables. Qu'il me sait permis d'en citer un seul exemple entre beaucoup d'autres de la même nature: je reçus un jour l'offre d'une somme de quatre cent mille francs, qui me fut faite par une dame d'un nom très-noble, si je voulais faire accueillir favorablement par l'empereur une pétition dans laquelle elle réclamait ce qui lui était dû pour un terrain à elle appartenant, sur lequel avait été construit le port de Bayonne. J'avais réussi dans des demandes plus difficiles que celle-ci; eh bien, je refusai de me charger de l'appuyer, uniquement à cause de l'offre qui m'avait été faite: j'aurais voulu obliger cette dame, mais uniquement pour le plaisir de l'obliger, et ce ne fut jamais que dans ce seul but que je me permis de solliciter de l'empereur des grâces qu'il m'a presque toujours accordées. On ne peut pas dire non plus que j'aie jamais demandé à Sa Majesté des licences, des bureaux de loterie, ni aucune autre chose de ce genre, dont on sait qu'il s'est fait plus d'une fois un commerce scandaleux, et sans aucun doute, si j'en avais demandé l'empereur m'en aurait accordé.
La confiance que m'avait toujours témoignée l'empereur était telle qu'à Fontainebleau même, comme il avait été décidé qu'aucun des valets de chambre ordinaire de Sa Majesté ne l'accompagnerait à l'île d'Elbe, l'empereur s'en remit à moi du choix d'un jeune homme qui pût me seconder dans mon service. Je jetai les yeux sur un garçon d'appartement, dont la probité m'était parfaitement connue, et qui d'ailleurs était le fils de madame Marchand, première berceuse du roi de Rome. J'en parlai à l'empereur, qui l'agréa, et j'allai sur-le-champ en donner la nouvelle à M. Marchand, qui accepta avec reconnaissance, et me témoigna par ses remerciemens combien il se trouvait heureux de nous accompagner; je dis nous, car en ce moment j'étais bien loin de prévoir l'enchaînement de circonstances fatales que j'ai fidèlement rapportées; et l'on verra dans la suite, par la manière dont M. Marchand s'exprima sur mon compte aux Tuileries pendant les cent jours, que je n'avais point placé ma confiance dans un ingrat.