CHAPITRE VIII.

Je deviens étranger à tout.—Crainte des résultats de la malveillance.—Lecture des journaux.—Je commence à comprendre la grandeur de l'empereur.—Débarquement de Sa Majesté.—Le bon maître et le grand homme.—Délicatesse de ma position et incertitude.—Souvenir de la bonté de l'empereur.—Sa Majesté demandant de mes nouvelles.—Paroles obligeantes.—Approbation de ma conduite.—Malveillance inutile et justice rendue par M. Marchand.—Mon absence de Paris prolongée.—L'empereur aux Tuileries.—Détails circonstanciés.—Vingt-quatre heures de service d'un sergent de la garde nationale.—Déménagement des portraits de famille des Bourbons.—Le peuple à la grille du Carrousel.—Vive le roi et vive l'empereur!—Terreur panique et le feu de cheminée.—Le général Excelmans et le drapeau tricolore.—Cocardes conservées.—Arrivée de l'empereur.—Sa Majesté portée à bras.—Service intérieur.—Premières visites.—L'archi-chancelier et la reine Hortense.—Table de trois cents couverts.—Le père du maréchal Bertrand et mouvement de l'empereur.—Souper de l'empereur et le plat de lentilles.—Ordre impossible.—Deux grenadiers de l'île d'Elbe.—Puissance du sommeil.—Quatre heures de nuit pour l'empereur.—Sa Majesté et les officiers à demi-solde.—M. de Saint-Chamans.—Revue sur le Carrousel.—L'empereur demandé par le peuple.—Le maréchal Bertrand présenté au peuple par Sa Majesté.—Scène touchante et enthousiasme général.—Continuation de ma vie solitaire.—Larmes sur les malheurs de Sa Majesté.—Deux souvenirs postérieurs.—La princesse Catherine de Wurtemberg et le prince Jérôme.—Grandeur de caractère et superstition.—Treize à table et mort de la princesse Elisa.—La première croix de la légion d'honneur portée par le premier consul et le capitaine Godeau.


Devenu étranger à tout après le départ de l'empereur pour l'île d'Elbe, pénétré d'une ineffaçable reconnaissance pour les bontés dont Sa Majesté m'avait comblé pendant les quatorze années que j'avais passées à son service, je pensais sans cesse à ce grand homme, et je me plaisais à repasser dans ma mémoire jusqu'aux moindres souvenirs de ma vie. J'avais jugé qu'il était convenable à mon ancienne position de vivre dans la retraite, et je passais mon temps assez tranquillement et en famille dans la maison de campagne que j'avais acquise. Toutefois une idée funeste me préoccupait malgré moi; je craignais que des hommes jaloux de mon ancienne faveur ne fussent parvenus à tromper l'empereur sur mon inaltérable dévoûment à sa personne, et à l'entretenir dans la fausse opinion qu'on était un moment parvenu à lui donner de moi. Cette idée, contre laquelle me rassurait ma conscience, n'en était pas moins pénible; mais, comme on le verra bientôt, j'eus le bonheur d'acquérir la certitude que mes craintes à cet égard n'étaient nullement fondées.

Quoique tout-à-fait étranger à la politique, je lisais avec un vif intérêt le journal que je recevais dans ma retraite depuis le grand changement auquel on avait donné le nom de Restauration; et il ne me fallait que le plus simple bon sens pour voir la différence tranchée qui existait entre le gouvernement déchu et le gouvernement nouveau. Partout je voyais des séries d'hommes titrés remplacer les listes d'hommes distingués qui avaient donné, sous l'empire, tant de preuves de mérite et de courage; mais j'étais loin de penser, malgré le grand nombre des mécontens, que la fortune de l'empereur et les vœux de l'armée le ramèneraient sur le trône qu'il avait volontairement abdiqué pour ne point être la cause d'une guerre civile en France. Aussi me serait-il impossible de peindre mon étonnement et la multiplicité de sentimens divers qui vinrent m'agiter, quand je reçus la première nouvelle du débarquement de l'empereur sur les côtes de la Provence. Je lus avec enthousiasme l'admirable proclamation dans laquelle il annonçait que ses aigles voleraient de clochers en clochers, et que lui-même suivit de si près dans sa marche triomphale depuis le golfe Juan jusqu'à Paris.

C'est ici que je dois en faire l'aveu: ce n'est que depuis que j'avais quitté l'empereur que j'avais compris toute l'immensité de sa grandeur. Attaché à son service presque dès le commencement du consulat, à une époque où j'étais encore bien jeune, il avait grandi, pour ainsi dire, sans que je m'en aperçusse, et j'avais vu surtout en lui, à cause de la nature de mon service, un excellent maître plus encore qu'un grand homme; mais que l'éloignement avait produit sur moi un effet contraire à celui qu'il produit ordinairement! J'avais peine à croire, et je m'étonne souvent encore aujourd'hui de la franchise hardie avec laquelle j'avais osé soutenir devant l'empereur des choses que je croyais vraies: mais sa bonté semblait m'y encourager; car bien souvent, au lieu de se fâcher de mes vivacités, il me disait, avec une douceur accompagnée d'un sourire bienveillant: «Allons! allons! M. Constant; ne vous emportez pas.» Bonté adorable dans un homme d'un rang aussi élevé!... Eh bien! c'est tout au plus si je m'en apercevais dans l'intérieur de sa chambre; mais depuis j'en ai senti tout le prix.

En apprenant que l'empereur allait nous être rendu, mon premier mouvement fut de me rendre sur-le-champ au palais pour me trouver à son arrivée; mais la réflexion et les conseils de ma famille et de quelques amis me firent penser qu'il serait plus convenable d'attendre ses ordres, dans le cas où il voudrait me rappeler à son service. J'eus à m'applaudir de m'être arrêté à cette dernière idée, puisque j'eus le bonheur d'apprendre que Sa Majesté avait bien voulu approuver ma conduite; j'ai su effectivement, de la manière la plus positive, qu'à peine arrivé aux Tuileries, l'empereur daigna demander à M. Eible, alors concierge du palais: «Eh bien! que fait Constant? Comment va-t-il? Où est-il?—Sire, il est à sa campagne, qu'il n'a pas quittée.—Bien, très-bien... Il est heureux, lui; il plante ses choux.» J'ai su aussi que, dès les premiers jours du retour de l'empereur, Sa Majesté ayant fait faire un travail sur les pensions sur sa cassette, il avait eu la bonté de mettre une note à la mienne pour qu'elle fût augmentée. Enfin, j'éprouvai encore une vive satisfaction, d'un autre genre sans doute, mais non moins vive, la certitude de n'avoir point fait un ingrat. On a vu que j'avais été assez heureux pour placer M. Marchand auprès de l'empereur; or voici ce qui m'a été rapporté par un témoin. M. Marchand, au commencement des cent-jours, se trouvait dans un des salons du palais des Tuileries où étaient réunies plusieurs personnes, dont quelques-unes s'exprimaient sur mon compte d'une manière peu bienveillante. Mon successeur auprès de l'empereur les interrompit brusquement, en leur disant qu'il n'y avait rien de vrai dans les imputations dont on me rendait l'objet, et il ajouta que, tant que j'avais été en faveur, j'avais constamment obligé toutes les personnes de la maison qui s'étaient adressées à moi, et que jamais je n'avais nui à aucune. À cet égard, j'ose assurer que M. Marchand ne dit que la vérité; mais je ne fus pas moins sensible à l'honnêteté de son procédé envers moi, et surtout envers moi absent.

N'étant point à Paris au 20 mars 1815, ainsi qu'on vient de le voir, je n'aurais rien à dire sur les circonstances de cette mémorable époque, si je n'avais recueilli de quelques-uns de mes amis des détails sur la nuit qui suivit la rentrée de l'empereur dans le palais redevenu impérial; et l'on peut croire combien j'étais avide de savoir tout ce qui se rapportait au grand homme que l'on regardait en ce moment comme le sauveur de la France.

Je commencerai par rapporter exactement le récit qui me fut fait par un brave et excellent homme de mes amis, alors sergent de la garde nationale parisienne, et qui précisément se trouvait de service aux Tuileries le 20 mars. «À midi, me dit-il, trois compagnies de gardes nationaux entrèrent dans la cour des Tuileries pour occuper tous les postes intérieurs et extérieurs du palais. Je faisais partie d'une de ces compagnies, appartenant à la quatrième légion. Mes camarades et moi, nous fûmes tous frappés de l'incroyable tristesse qu'inspire la vue d'un palais abandonné. Tout, en effet, était désert; à peine apercevait-on çà et là quelques hommes à la livrée du roi, occupés à déménager et à transporter des tableaux représentant les divers membres de la famille des Bourbons. Nous étions d'ailleurs assaillis par les cris bruyans d'une multitude vraiment effrénée, grimpée sur les grilles, cherchant à les escalader, les pressant avec une force telle qu'en plusieurs endroits elles fléchirent au point de faire craindre qu'elles ne fussent renversées. Cette multitude présentait un spectacle effrayant, et semblait disposée à piller le palais.