»À peine étions-nous depuis un quart d'heure dans la cour intérieure, lorsqu'un accident, peu grave en lui-même, vint jeter la consternation parmi nous et parmi ceux qui se pressaient le long de la grille du Carrousel; nous vîmes des flammèches s'élever au dessus de la cheminée de la chambre du roi; le feu y avait été mis par la quantité énorme de papiers que l'on venait d'y brûler. Cet accident donna lieu aux plus sinistres conjectures, et bientôt le bruit se répandit que les Tuileries avaient été minées avant le départ de Louis XVIII. On forma sur-le-champ une patrouille de quinze hommes de la garde nationale, commandés par un sergent; ils parcoururent le château dans tous les sens, visitèrent tous les appartemens, descendirent dans les caves, et s'assurèrent qu'il n'existait nulle part aucun indice de danger.
»Rassurés sur ce point, nous n'étions toutefois pas sans inquiétudes. En nous rendant à notre poste, nous avions entendu des groupes nombreux crier: Vive le roi! Vivent les Bourbons; et nous eûmes bientôt une preuve de l'exaspération et de la fureur d'une partie du peuple contre Napoléon; car nous vîmes arriver à grande peine jusqu'à nous, et dans un état pitoyable, un officier supérieur qui avait imprudemment arboré trop tôt la cocarde tricolore, et que le peuple poursuivait depuis la rue Saint-Denis. Nous le prîmes sous notre protection en le faisant entrer dans l'intérieur, et certes il en avait besoin. En ce moment nous reçûmes l'ordre de faire retirer le peuple, qui s'opiniâtrait de plus en plus à escalader les grilles, et pour y parvenir nous fûmes contraints d'avoir recours à l'emploi de nos armes.
»Il y avait tout au plus une heure que nous occupions le poste des Tuileries, lorsque le général Excelmans, qui avait reçu le commandement en chef de la garde du château, donna l'ordre d'arborer le drapeau tricolore sur le pavillon du milieu. La réapparition des couleurs nationales excita parmi nous tous un vif mouvement de satisfaction; dès lors, aux cris de Vive le roi! le peuple substitua soudain le cri de Vive l'empereur! et nous n'en entendîmes plus d'autres de toute la journée. Quant à nous, lorsque l'on nous fit reprendre la cocarde tricolore, ce fut une opération bien facile; car un grand nombre de gardes nationaux avaient conservé leur ancienne, qu'ils avaient seulement recouverte d'un morceau de percale blanche plissée. On nous fit mettre nos armes en faisceau devant l'arc-de-triomphe, et il ne se passa rien d'extraordinaire jusqu'à six heures du soir. Alors on commença à allumer des lampions sur le passage présumé de l'empereur. Un nombre considérable d'officiers à demi-solde s'était réuni du côté du pavillon de Flore; et j'appris de l'un d'eux, M. Saunier, officier décoré, que c'était de ce côté que l'empereur ferait sa rentrée dans le palais des Tuileries; je m'y rendis en toute hâte, et comme je m'empressais pour me trouver sur son passage, j'eus le bonheur de rencontrer un officier—commandant qui me plaça de service à la porte même de l'appartement de Napoléon, et c'est à cette circonstance que je dois d'avoir été témoin de ce qui me reste à vous raconter.
»J'étais depuis long-temps dans l'attente et presque dans la solitude, lorsque, à huit heures trois quarts, un bruit extraordinaire que j'entendis à l'extérieur m'annonça l'arrivée de l'empereur. Peu d'instans après, je le vis en effet paraître au milieu de cris d'enthousiasme, porté par les officiers qui l'avaient accompagné à l'île d'Elbe. L'empereur les priait avec instance de le laisser marcher; mais ses prières étaient inutiles; et ils le portèrent ainsi jusqu'à la porte de son appartement, où ils le déposèrent tout près de moi. Je n'avais pas vu l'empereur depuis le jour de ses adieux à la garde nationale dans les grands appartemens du palais; et malgré la vive agitation où m'avait mis tout ce mouvement, je ne pus m'empêcher de remarquer que Sa Majesté était considérablement engraissée.
»À peine l'empereur fut-il entré dans son appartement, que mon service devint intérieur. Le maréchal Bertrand, qui venait de remplacer le général Excelmans dans le commandement des Tuileries, me donna l'ordre de ne laisser entrer personne sans l'avoir prévenu, et sans lui avoir fait connaître le nom de tous ceux qui se présenteraient pour voir l'empereur. Un des premiers qui se présentèrent fut Cambacérès, qui me parut plus pâle encore que de coutume. Peu après vint le père du général Bertrand; et comme ce vénérable vieillard voulait commencer par ses hommages à l'empereur: «Non, monsieur, lui dit Napoléon; d'abord à la nature.» Et en disant cela, par un mouvement aussi prompt que sa parole, l'empereur l'avait pour ainsi dire jeté dans les bras de son fils. Ensuite vint la reine Hortense, accompagnée de ses deux enfans; puis le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély, et beaucoup d'autres personnes dont les noms m'ont échappé. Je ne revoyais point ceux dont j'annonçais la présence au maréchal Bertrand, car tous sortaient par une autre porte. Je continuai ce service jusqu'à onze heures du soir, heure à laquelle je fus relevé de ma faction, et je fus invité à souper à une table immense, qui me parut être au moins de trois cents couverts. Toutes les personnes présentes au palais y assistèrent les unes après les autres. J'y vis le duc de Vicence, et je me trouvai placé vis-à-vis le général Excelmans. Quant à l'empereur, il soupa seul dans sa chambre avec le maréchal Bertrand, et leur souper n'était pas à beaucoup près aussi splendide que le nôtre; car il se composait seulement d'un poulet rôti et d'un plat de lentilles: et pourtant j'appris d'un officier qui ne l'avait pas quittée depuis Fontainebleau que Sa Majesté n'avait rien pris depuis le matin. L'empereur était extrêmement fatigué; j'eus l'occasion d'en faire la remarque chaque fois que l'on ouvrait la porte de sa chambre. Il était assis sur une chaise en face du feu, ayant les deux pieds en l'air, appuyés sur le manteau de la cheminée.
»Comme nous étions tous restés aux Tuileries, on vint, à une heure du matin, nous dire que l'empereur venait de se coucher, et que, dans le cas où il arriverait dans la nuit des militaires qui l'avaient accompagné, il avait donné l'ordre de leur faire prendre le service du palais conjointement avec la garde nationale. Les pauvres malheureux n'étaient guère en état d'obéir à un pareil ordre. À deux heures du matin, nous en vîmes arriver deux dans un état à faire pitié; ils étaient exténués, et avaient les pieds tout écorchés: tout ce qu'ils purent faire fut de se jeter sur leurs sacs, où ils tombèrent pour ainsi dire tout endormis: car ils ne se réveillèrent pas pendant qu'on se mit en devoir de leur panser les pieds dans l'appartement même où ils étaient arrivés à grande peine. Il n'est sorte de soins que l'on ne se soit empressé de leur prodiguer; et j'avoue que j'ai toujours regretté de ne pas m'être enquis du nom de ces deux braves grenadiers, qui nous inspirèrent à tous un intérêt que je ne saurais peindre.
»Couché à une heure, l'empereur était debout à cinq heures du matin; et l'ordre fut immédiatement donné aux officiers à demi-solde de se tenir prêts à être passés en revue. À la pointe du jour, ils se trouvèrent disposés sur trois rangs. En ce moment, je fus chargé de surveiller un officier que l'on avait signalé comme suspect, et qui, disait-on, arrivait de Saint-Denis: c'était M. de Saint-Chamans. Au bout d'un quart d'heure de surveillance qui n'eut rien de pénible, il fut simplement prié de se retirer. Cependant l'empereur était descendu du palais, et passait dans les rangs des officiers à demi-solde, leur adressant à tous la parole, prenant les mains à beaucoup d'entre eux, et leur disant: «Mes amis, j'ai besoin de vos services; je compte sur vous comme vous pouvez compter sur moi.» Paroles magiques dans la bouche de Napoléon, et qui arrachaient des larmes d'attendrissement à tous ces braves, dont les services étaient méconnus depuis un an.
»Dès le matin, la foule se grossit rapidement à tous les abords des Tuileries, et une masse de peuple réunie sous les fenêtres du château demandait à grands cris à voir Napoléon. Le maréchal Bertrand l'en ayant prévenu, l'empereur se montra à la croisée, où il fut salué par les cris que sa présence avait si souvent excités. Après s'être montré au peuple, l'empereur lui présenta lui-même le maréchal Bertrand, tenant son bras passé sur l'épaule du maréchal, qu'il pressa sur son cœur avec les démonstrations de l'affection la plus vive. Pendant cette scène, dont tous les témoins furent émus, et qui fut saluée des plus vives acclamations, des officiers, placés derrière l'empereur et son ami, penchèrent au dessus de leur tête des drapeaux surmontés de leurs aigles, dont ils formèrent une espèce de voûte nationale. À onze heures, l'empereur monta à cheval, et alla passer en revue les divers régimens qui arrivaient de toutes parts et les héros de l'île d'Elbe qui avaient rejoint les Tuileries pendant la nuit. On ne se lassait point de contempler la figure de ces braves, que le soleil d'Italie avait basanée, et qui venaient de faire près de deux cents lieues en vingt jours.»
Tels sont les détails curieux qui me furent donnés par un ami; et je puis garantir l'exactitude de son récit comme si j'avais été moi-même témoin de tout ce qu'il a vu pendant la nuit mémorable du 20 au 21 mars 1814.
Ayant continué à vivre dans ma retraite pendant les cent jours, et long-temps encore après, je n'ai rien à dire que tout le monde n'ait pu savoir aussi bien que moi sur cette grande époque de l'histoire de l'empereur. J'ai versé bien des larmes sur ses souffrances au moment de sa seconde abdication, et sur les tortures que lui fit subir à Sainte-Hélène le misérable Hudson-Lowe, dont l'infamie traversera les siècles incrustée à la gloire de l'empereur. Je me contenterai seulement d'ajouter à ce qui précède un document certain qui m'a été confié sur l'ancienne reine de Westphalie, et enfin un mot sur la destinée que j'ai cru devoir donner à la première croix de la Légion-d'Honneur qu'ait portée le premier consul.