La princesse Catherine de Wurtemberg, mariée, comme l'on sait, au prince Jérôme, est d'une très-grande beauté; mais elle est douée en même temps de qualités plus solides, et que le temps augmente au lieu de diminuer. Elle joint à beaucoup d'esprit naturel une grande culture d'esprit, un caractère vraiment digne d'une belle-sœur de l'empereur, et pousse jusqu'au fanatisme l'amour de ses devoirs. Les événemens n'ont pas permis qu'elle devînt une grande reine; mais ils n'ont pu l'empêcher de demeurer une femme accomplie. Ses sentimens sont nobles et élevés, mais sans qu'elle montre de fierté envers personne; aussi tous ceux qui l'entourent se plaisent-ils à vanter les charmes de sa bonté dans son intérieur, et à dire qu'elle possède le plus heureux don de la nature, celui qui consiste à se faire aimer de tout le monde. Le prince Jérôme n'est pas dépourvu d'une certaine grandeur de manières et de cette générosité fastueuse dont il fit l'apprentissage sur le trône de Cassel; mais on le trouve en général très-hautain. Quoique depuis les grands changemens survenus en Europe par la chute de l'empereur le prince Jérôme doive en partie la belle existence dont il jouit encore à l'amour de la princesse, celle-ci ne s'en montre pas moins d'une soumission vraiment exemplaire à toutes ses volontés. La princesse Catherine s'occupe surtout de ses enfans; elle en a trois, deux garçons et une fille; et tous les trois sont fort beaux. L'aîné naquit au mois d'août 1814. Sa fille, la princesse Mathilde, doit son éducation aux soins particuliers qu'en prend sa mère; elle est jolie, mais moins pourtant que ses frères, qui ont tous les traits de leur mère.

Après le portrait non flatté que l'on vient de lire de la princesse Catherine, on sera surpris sans doute que, pourvue comme elle l'est de tant de qualités solides, elle n'ait jamais pu triompher d'un penchant inexplicable à de minuscules superstitions. Ainsi, par exemple, elle redoute à l'extrême de s'asseoir à une table où se trouvent treize convives. Voici même un fait dont on peut garantir l'authenticité, et qui peut-être caressera la faiblesse des personnes atteintes de la même superstition que la princesse de Wurtemberg. Un jour, à Florence, assistant à un dîner de famille, elle s'aperçut qu'il n'y avait que treize couverts: soudain elle pâlit, et refusa obstinément de s'asseoir. La princesse Elisa Bacchiocchi se moqua de sa belle-sœur, haussa les épaules, et lui dit en souriant: «Il n'y a pas de danger; nous serons quatorze, puisque je suis grosse.» La princesse Catherine céda, mais avec une extrême répugnance. Peu de temps après, elle dut prendre le deuil de sa belle-sœur; et la mort de la princesse Elisa ne contribua pas peu, comme on peut le croire, à la rendre plus que jamais superstitieuse sur l'influence du nombre treize. Eh bien! que les esprits forts se vantent tant qu'ils voudront; mais je puis consoler les faibles, car j'ose affirmer que si l'empereur avait été témoin d'un pareil événement arrivé dans sa famille, un instinct plus fort que sa réflexion, plus fort que sa toute puissante raison, lui aurait causé quelques instans de vague inquiétude.

Maintenant il ne me reste plus qu'à rendre compte de l'emploi que j'ai fait de la première croix d'honneur du premier consul. Qu'on soit tranquille; je n'en ai point fait un mauvais usage: elle est sur la poitrine d'un brave de notre vieille armée. En 1817, je fis la connaissance de M. Godeau, ancien capitaine dans la garde impériale. Il avait été grièvement blessé à Leipzig par un boulet de canon qui lui avait traversé la cuisse. Je vis en lui une admiration si pleine, si franche pour l'empereur, il me pressa avec tant d'instances de lui donner quelque chose, quoi que ce fût, qui eût appartenu à Sa Majesté, que je lui fis présent de la croix d'honneur dont je parle, lui-même ayant été depuis long-temps décoré de cet ordre. Cette croix est, je puis le dire, un monument historique: d'abord, c'est la première, comme je l'ai dit, que l'empereur ait portée. Elle est en argent, de moyenne grandeur, et n'est point surmontée de la couronne impériale. L'empereur l'a portée un an: elle décora pour la dernière fois sa poitrine le jour de la bataille d'Austerlitz. Depuis ce jour-là, en effet, Sa Majesté prit une croix d'officier en or avec la couronne, et ne porta plus jamais la croix de simple légionnaire.

Ici se termineraient mes souvenirs, si, en relisant les premiers volumes de mes Mémoires, les choses que j'y ai consignées ne m'en avaient rappelé quelques autres qui me sont revenues depuis. Dans l'impossibilité où je serais de les présenter avec ordre et liaison, j'ai pris le parti, pour n'en point priver le public, de les lui offrir comme des anecdotes détachées, que j'ai seulement l'attention de classer, autant que possible, selon l'ordre des temps.


L'empereur, comme j'ai eu souvent l'occasion de le faire remarquer, avait les goûts extrêmement simples pour tout ce qui tenait à sa personne; de plus il manifestait volontiers une certaine aversion pour les usages à la mode; il n'aimait point que l'on fît pour ainsi dire de la nuit le jour, comme cela avait lieu dans la plupart des plus brillantes sociétés de Paris sous le consulat et au commencement de l'empire. Malheureusement l'impératrice Joséphine n'était pas du tout dans les mêmes idées; esclave soumise de la mode, elle aimait à prolonger ses soirées, lorsque l'empereur était couché.

Elle avait donc pris l'habitude de réunir autour d'elle ses dames les plus intimes, quelques amis, et de leur donner un thé. Le jeu était entièrement proscrit de ces réunions nocturnes, dont la seule conversation faisait tous les charmes. Cette causerie de bon ton était pour l'impératrice le plus agréable délassement, et ce cercle d'élus s'assembla plusieurs fois sans que l'empereur en fût informé, et au fait c'était une réunion bien innocente. Cependant quelqu'officieux indiscret fit à l'empereur, sur ces assemblées, un rapport dans lequel il lui présenta les choses de manière à ce qu'il ne fut pas satisfait. Il témoigna donc son mécontentement à l'impératrice Joséphine, qui, dès ce moment, se coucha en même temps que l'empereur.

Voilà donc la réunion licenciée. Les personnes attachées au service de l'impératrice reçurent l'ordre de ne point veiller après le coucher de l'empereur, et voici, je me le rappelle, comment j'entendis Sa Majesté s'exprimer à cette occasion. «Quand les maîtres sont couchés, les valets doivent se mettre au lit; et quand les maîtres sont éveillés, les valets doivent être debout.» Ces paroles produisirent leur effet; dès le soir même, aussitôt que l'empereur fut au lit, tout le monde se coucha au palais, et à onze heures et demie il n'y eut plus d'éveillé que les sentinelles.

Peu à peu, comme cela arrive toujours, on se relâcha bien un peu de la stricte observation des ordres de l'empereur, toutefois sans que l'impératrice osât reprendre ses réunions nocturnes. Les paroles de Sa Majesté ne furent cependant pas mises en oubli, et bien en prit à M. Colas, concierge du pavillon de Flore.

Un jour, dès quatre heures du matin, M. Colas entendit un bruit inaccoutumé et un mouvement continuel dans l'intérieur du palais; cela lui fit présumer que l'empereur était levé, et il ne se trompait pas. Il s'habilla donc en toute hâte, et il y avait déjà dix minutes qu'il était à son poste quand l'empereur, descendant l'escalier avec le maréchal Duroc, l'aperçut. Sa Majesté se plaisait en général à faire voir qu'elle remarquait l'exactitude à remplir ses devoirs; aussi s'arrêta-t-elle un moment, disant à M. Colas: «Ah, ah! déjà levé, Colas?—Oui, Sire, je n'ai pas oublié que les valets doivent être debout quand les maîtres sont éveillés.—Vous avez de la mémoire, Colas; c'est bien cela.»