Voici qui allait très bien, et la journée commença pour M. Colas sous de favorables auspices; mais le soir la médaille du matin faillit avoir son revers. L'empereur était allé ce jour-là visiter les travaux du canal de l'Ourcq. Il avait été apparemment très-mécontent, car il revint au palais avec une humeur tellement visible que M. Colas, s'en étant aperçu, laissa échapper ces mots: «Il y a de l'oignon.» Bien qu'il eût parlé à voix basse, l'empereur l'avait entendu, et se retournant brusquement de son côté: «Oui, Monsieur, répéta-t-il avec colère; vous ne vous trompez pas: il y a de l'oignon.» Puis il monta rapidement l'escalier. Cependant le concierge, craignant d'avoir trop parlé, s'approcha du grand-maréchal, le suppliant de l'excuser auprès de Sa Majesté; mais elle ne songea jamais à le punir de la liberté qu'il avait prise et du mot qui lui était échappé, mot que l'on ne se serait guère attendu à trouver dans le vocabulaire impérial.

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La présence du pape à Paris pour y sacrer l'empereur est un des événemens qui suffisent pour marquer la grandeur d'une époque; l'empereur n'en parlait jamais qu'avec une vive satisfaction, et il voulut que sa sainteté fût reçue avec toute la magnificence que l'on pouvait attendre du fondateur d'un grand empire. Pour cela Sa Majesté avait fait donner elle-même des ordres, par le maréchal Duroc, pour que l'on fournît sans examen tout ce qui serait demandé, non-seulement pour le pape, mais pour toutes les personnes de sa suite. Hélas! ce n'était pas par ses dépenses personnelles que le saint père aurait contribué à vider la caisse impériale: Pie VII ne buvait que de l'eau et il était d'une sobriété vraiment apostolique; mais il n'en était pas de même de quelques abbés spécialement attachés à son service. Chaque jour il fallait à ces messieurs cinq bouteilles de Chambertin, sans compter des vins de toutes sortes, les liqueurs les plus délicates; aussi peut-on dire que pendant leur séjour aux Tuileries, ils arrosèrent dignement la vigne du seigneur.

Ceci me rappelle une autre particularité qui, toutefois, ne se rapporte qu'indirectement au séjour du pape à Paris. On sait que David fut chargé par l'empereur d'exécuter le tableau du sacre, ouvrage qui offrait un nombre inouï de difficultés presque insurmontables, et qui ne fut pas en effet un des chefs-d'œuvre du grand peintre. Quoi qu'il en soit, la confection de ce tableau donna lieu à des négociations dans lesquelles il fallut que l'empereur intervînt. Le cas était grave, comme on va le voir, puisqu'il s'agissait de la perruque d'un cardinal. David s'obstinait à ne point peindre la tête du cardinal Caprara avec une perruque, et de son côté le cardinal ne voulait point prêter sa tête si on la séparait de sa perruque. Les uns prirent parti pour le peintre, d'autres pour le modèle; on traita l'affaire diplomatiquement, mais sans pouvoir obtenir de concessions d'aucune des deux parties contractantes, lorsqu'enfin l'empereur donna gain de cause à son premier peintre sur la perruque du cardinal. Cela rappelle un peu l'histoire de cet homme simple qui ne voulait pas qu'on le représentât tête nue, à cause, disait-il, de l'extrême facilité qu'il avait à s'enrhumer, et que son portrait devait être placé dans une chambre sans feu.

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Lorsque M. de Bourrienne eut quitté l'empereur, il fut, comme l'on sait, remplacé par M. de Mennevalle, précédemment attaché au prince Joseph. Sa Majesté s'attacha beaucoup à son nouveau secrétaire intime à mesure qu'elle le connut. Peu à peu le travail du cabinet, où se faisaient la plupart des grandes affaires, devint si considérable qu'il fut impossible à un seul homme d'y suffire, et dès l'année 1805, deux jeunes gens, protégés par M. Maret, ministre de la secrétairerie d'état, furent admis à l'honneur de travailler dans le cabinet de l'empereur. Initiés par leurs fonctions dans les plus hauts secrets de l'état, jamais rien ne permit de soupçonner leur parfaite discrétion; ils étaient d'ailleurs très-laborieux et doués de beaucoup de talent, de sorte que Sa Majesté les voyait avec bienveillance. Leur sort aurait fait envie à bien du monde; logés au palais, et par conséquent chauffés et éclairés, ils étaient en outre nourris et recevaient un traitement de huit mille francs. On aurait pu croire que cette somme aurait dû suffire à ces messieurs pour être dans une grande aisance, mais il n'en était rien: s'ils étaient assidus aux heures du travail, ils ne l'étaient pas moins aux heures du plaisir, d'où il advint que le deuxième trimestre était à peine écoulé, que les appointemens de l'année étaient dissipés. Une partie avait passé au jeu; une autre dans les mains de ces femmes adroites dont fourmille Paris, et qui sont si savantes dans l'art d'inspirer de belles passions aux jeunes gens et de mettre leur bourse à sec.

Parmi les deux secrétaires adjoints de l'empereur, il y en avait un surtout qui avait contracté tant de dettes et dont les créanciers se montraient si impitoyables, que sans une circonstance imprévue, il aurait été infailliblement renvoyé du cabinet particulier, si le bruit en était parvenu aux oreilles de Sa Majesté.

Après avoir passé toute une nuit à réfléchir sur les embarras de sa position, cherchant dans son imagination par quel moyen il pourrait se procurer les sommes nécessaires pour satisfaire les créanciers qui le poursuivaient avec le plus d'acharnement, le nouveau dissipateur chercha des distractions dans le travail et se rendit dès cinq heures du matin à son bureau, afin de chasser d'abord ses pénibles réflexions; et ne pensant pas d'ailleurs qu'à cette heure personne pût l'entendre, tout en travaillant il se mit à siffler la linotte de toutes ses forces. Or, ce jour-là, et cela lui arrivait souvent, l'empereur avait déjà travaillé une grande heure dans son cabinet; il venait seulement d'en sortir quand le jeune homme y entra, et l'entendant siffler, il revint immédiatement sur ses pas.

«Déjà ici, Monsieur, lui dit Sa Majesté, diable!... voilà qui est très-bien. Maret doit être content de vous. De combien sont vos appointemens?—Sire, j'ai huit mille francs par an; de plus, je suis nourri et logé au grand quartier-général.—C'est fort beau cela, et vous devez être heureux, Monsieur.»

Le jeune homme, voyant que Sa Majesté était de bonne humeur, jugea que le hasard lui envoyait une occasion favorable pour sortir d'embarras. Il se résolut donc à lui faire connaître la difficulté de sa position. «Hélas! Sire, lui dit-il, je devrais être heureux sans doute, et pourtant je ne le suis pas.—Pourquoi cela?—Sire, il faut que je l'avoue à Votre Majesté: j'ai tant d'Anglais sur le dos! avec cela j'ai un vieux père, deux sœurs et une mère à soutenir.—Vous ne faites que votre devoir. Mais, que voulez-vous dire avec vos Anglais? Est-ce que vous nourrissez ces gens-là?...—Non, Sire, mais ce sont ceux qui ont nourri mes plaisirs avec l'argent qu'ils m'ont prêté. Tous ceux qui ont des dettes appellent aujourd'hui leurs créanciers des Anglais.—Assez, assez, Monsieur!... Ah! vous avez des créanciers!... Comment? avec les appointemens que vous touchez vous faites des dettes!... Il suffit, Monsieur, je ne veux pas avoir plus long-temps près de moi un homme qui a recours à l'or des Anglais, quand, avec celui que je lui donne, il pourrait vivre honorablement. Dans une heure vous recevrez votre démission.»