L'empereur, après s'être exprimé comme on vient de le voir, prit quelques papiers sur le bureau, lança un regard sévère au jeune secrétaire, et sortit, le laissant dans un tel état de désespoir qu'au moment où heureusement une autre personne entra dans le cabinet, il était sur le point d'attenter à ses jours en se frappant d'un poinçon qu'il tenait à la main. C'était l'aide-de-camp de service qui lui apportait une lettre de l'empereur; elle était conçue en ces termes:

«Monsieur, vous avez mérité d'être chassé de mon cabinet; mais j'ai pensé à votre famille, et je vous pardonne à cause d'elle. Comme c'est elle surtout qui souffre de votre inconduite, je vous envoie avec mon pardon dix mille francs en billets de banque. Payez avec cette somme tous les Anglais qui vous tourmentent, et surtout ne tombez plus dans leurs griffes, car alors je vous abandonnerais.

»napoléon.»

Un énorme vive l'empereur! sortit spontanément de la bouche du jeune homme, qui partit comme un éclair, pour aller annoncer à sa famille cette nouvelle preuve de la tyrannie impériale. Ce ne fut pas tout: son camarade, instruit de ce qui s'était passé, et désirant aussi avoir quelques billets de banque pour calmer ses Anglais, redoubla de zèle et d'activité au travail. Pendant plusieurs jours de suite il se rendit au cabinet dès quatre heures du matin; il y siffla aussi la linotte, mais ce fut peine inutile, l'empereur ne l'entendit pas.

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Je me suis peu appesanti, dans le cours de mes mémoires, sur les liaisons galantes de l'empereur, cherchant en cela à imiter la discrétion qu'il y mettait lui-même. Cependant il me revient à la mémoire quelques souvenirs que l'on ne retrouvera peut-être pas ici sans intérêt.

Ce fut à Saint-Cloud que l'empereur reçut pour la première fois mademoiselle G..., dans l'un des appartemens donnant sur l'orangerie. Ce serait ne rien apprendre à personne que de dire qu'elle fut la plus belle de toutes les personnes auxquelles Sa Majesté adressa ses hommages, et j'ai lieu de penser que ce fut aussi celle dont la connaissance lui fut le plus agréable. Sa conversation lui plaisait et l'égayait beaucoup, et je l'ai souvent entendu rire, mais rire à gorge déployée, des anecdotes dont mademoiselle G... savait animer les entretiens qu'elle avait avec lui. Aussi est-il de toute vérité que jamais l'empereur n'a été avec aucune autre femme aussi gracieux, aussi gai, aussi aimable, et je puis ajouter aussi magnifique dans ses cadeaux. J'ai vu plus d'une fois la belle tragédienne sortir des petits appartemens en jouant avec un assez bon nombre de chiffons de papier qui n'étaient pas sans prix, mais dont il est vrai elle ne s'amusait pas à faire des papillottes, ainsi que nous l'a révélé, pour elle-même, une autre dame contemporaine. Mais en rappelant la magnificence de l'empereur, je dois faire observer qu'elle fut toujours spontanée, car mademoiselle G... ne profita jamais de sa faveur pour demander quelque chose, soit pour elle, soit pour les siens, et jamais liaison ne me parut plus désintéressée. L'impératrice Joséphine lui fit aussi quelques cadeaux; elle lui donna, entre autres choses, un costume magnifique pour le rôle de Cléopâtre, dans Rodogune.

L'empereur vit encore mademoiselle G... plusieurs fois aux Tuileries, puis à Dresde, où elle vint faire juger des progrès que son talent avait faits après l'avoir fait admirer à la cour impériale de Russie.

Saint-Cloud fut également témoin de la première entrevue de l'empereur avec la belle madame P...; elle était extrêmement jolie, et surtout d'une grâce ravissante. L'empereur se conduisit aussi avec elle en amant magnifique, et elle ne dut pas douter de l'impression qu'elle avait faite sur Sa Majesté; mais ces impressions étaient toujours fugitives. Le mari de cette dame eut aussi part aux faveurs impériales. Il obtint une place de receveur-général. Au surplus, l'empereur ne vit guère madame P... que pendant trois ou quatre mois, à Saint-Cloud d'abord, comme je l'ai dit, puis quelquefois, mais rarement, aux Tuileries dans les petits appartemens. Le bruit se répandit plus tard que l'empereur avait été remplacé par son beau-frère, le roi de Naples; mais c'est une de ces choses que je ne saurais affirmer, dans la crainte d'être indiscret.

Pour en finir sur ce chapitre délicat, je mentionnerai ici une prétendue liaison que l'on a attribuée à l'empereur, avec une mademoiselle G..., jeune et jolie Irlandaise, mais je n'en parlerai que pour la démentir, dans l'intérêt de la vérité. Voici les faits: cette jeune personne venait d'être admise en qualité de lectrice auprès de l'impératrice Joséphine, quand nous partîmes pour Bayonne; elle fut du voyage, et l'empereur la remarqua. Mais ayant découvert qu'il y avait quelque intrigue sous jeu, que l'on avait d'avance bâti des châteaux en Espagne sur la passion que tant de charmes ne pouvaient manquer de lui inspirer, Sa Majesté donna l'ordre de la renvoyer à sa famille, et de la faire partir immédiatement pour Paris; ordre qui fut exécuté sur-le-champ, et auquel, comme on peut bien le penser, l'impératrice ne chercha pas à mettre obstacle. Voilà tout ce qu'il y a de vrai sur cette prétendue liaison.