Les princes de la famille impériale jouissaient également du droit de venir le matin dans la chambre de l'empereur. J'y ai vu bien souvent Madame Mère. L'empereur lui baisait la main avec beaucoup de respect et de tendresse, mais je l'ai entendu plusieurs fois lui adresser des reproches sur son excessive économie. Madame Mère l'écoutait, puis donnait, pour ne pas changer sa manière de vivre, des raisons qui ont plus d'une fois impatienté Sa Majesté, mais que les événemens ont malheureusement pris le soin de justifier.

Madame Mère avait été d'une remarquable beauté, et elle était encore très-belle, surtout quand je la vis pour la première fois. Il était impossible de voir une meilleure mère; excellente pour ses enfans, elle leur prodiguait les plus sages conseils, et elle intervenait toujours dans les brouilleries de famille pour soutenir ceux qui à ses yeux avaient raison; long-temps elle prit le parti de Lucien, et je lui ai souvent vu prendre avec chaleur celui de Jérôme, quand le premier consul était le plus mal disposé pour son jeune frère. La seule chose que l'on ait reprochée à Madame Mère est son excessive économie, et sur ce point on peut aller bien loin sans crainte d'atteindre l'exagération; mais tout le monde l'aimait au palais, parce qu'elle était bonne et affable pour tout le monde.

Je me rappelle, à l'occasion de Madame Mère, un fait qui divertit beaucoup l'impératrice Joséphine. Madame était venue passer quelques jours à la Malmaison; une de ses daines qu'elle avait fait appeler entre dans son appartement et voit... Qu'on juge de son étonnement!... Elle voit le cardinal Fesch, remplissant les fonctions de femme de chambre, enfin laçant sa sœur, qui n'avait alors sur elle que le vêtement le plus voisin de la peau et son corset.

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Un des chapitres sur lesquels l'empereur n'entendait jamais raillerie, c'était le chapitre des douanes. Pour tout ce qui était contrebande il se montrait d'une sévérité inflexible. C'était à un tel point qu'un jour M. Soyris, directeur des douanes à Verceil, ayant fait saisir un ballot de soixante cachemires, envoyé de Constantinople à l'impératrice, l'empereur ordonna le maintien de la saisie, et les cachemires furent vendus au profit de l'état. En pareille circonstance l'empereur disait souvent: «Comment un souverain fera-t-il respecter les lois, s'il ne commence pas par les respecter lui-même?» Je me rappelle cependant une occasion, et je crois que ce fut la seule, où il passa condamnation sur une infraction aux droits de la douane; et pourtant, comme on va le voir, il ne s'agissait pas d'un acte de contrebande ordinaire.

Les grenadiers de la vieille garde, sous les ordres du général Soulès, revenaient en France après la paix de Tilsitt. Arrivés à Mayence, les douaniers voulurent faire leur devoir, et par conséquent visiter les caissons de la garde et ceux du général. Toutefois, le directeur des douanes, cherchant à y mettre des procédés, alla prévenir le général de la nécessité où il était de faire exécuter la loi et les intentions bien précises de l'empereur. La réponse du général à cette ouverture courtoise fut simple et énergique: «Si un seul douanier, répondit-il, ose porter la main sur les caissons de mes vieilles moustaches, je les fais tous f... dans le Rhin.» Le directeur insista; les douaniers étaient en grand nombre, et se disposaient à procéder à la visite, quand le général Soulès fit mettre les caissons sur le milieu de la place et en confia la garde à un régiment. Le directeur des douanes, n'osant alors passer outre, se contenta d'adresser au directeur général des douanes un rapport qui fut mis sous les yeux de l'empereur. En toute autre circonstance le cas eût été grave; mais l'empereur était de retour à Paris, mais il était plus que jamais salué par les acclamations de tout un peuple, mais on célébrait les fêtes de la paix, mais cette vieille garde revenait couverte de tant de gloire, mais elle avait été si belle à Eylau! Tout cela se réunit pour faire tomber la colère de l'empereur, et s'étant résolu à ne pas punir, il voulut récompenser et ne point prendre au sérieux l'infraction faite par menaces à ses lois de douane. Le général Soulès, que l'empereur aimait beaucoup, étant donc de retour à Paris, se présenta chez l'empereur qui le reçut très-bien, et après quelques autres propos relatifs à la garde, ajouta: «À propos, dis-moi donc, Soulès: tu en as fait de belles là-bas!... On m'a donné de tes nouvelles... Comment!... tu voulais jeter mes douaniers dans le Rhin?... Est-ce que tu l'aurais fait?—Oui, Sire, répondit le général avec son accent allemand; oui, je l'aurais fait. C'était une insulte à mes vieux grenadiers, que de vouloir visiter leurs caissons.—Allons, allons, ajouta l'empereur avec beaucoup d'affabilité, je vois ce que c'est; tu as fait la contrebande.—Moi, Sire?—Je te dis que si; tu as fait la contrebande; tu as acheté du linge en Hanovre; tu as voulu monter ta maison, parce que tu as pensé que je te nommerais sénateur. Tu ne t'es pas trompé. Va te faire faire un habit de sénateur. Mais ne recommence pas, car une autre fois je te ferai fusiller.»

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Pendant notre séjour à Bayonne en 1808, tout le monde fut frappé de la gaucherie du roi et de la reine d'Espagne, du mauvais goût de leur toilette, de la disgrâce de leurs équipages et d'un certain air contraint et empesé qui était répandu sur toutes les personnes de leur suite. L'élégance française et la richesse des équipages de la cour formaient avec tout cela un contraste qui le rendait réellement plus ridicule qu'il ne serait possible de le dire. L'empereur, qui avait en toutes choses un tact si exquis, ne fut pas un des derniers à s'en apercevoir; mais il n'aimait pas que l'on trouvât l'occasion de se moquer des têtes couronnées. Un matin, à sa toilette, il me dit en me pinçant l'oreille: «Dites donc, monsieur le drôle, vous qui vous entendez si bien à tout cela, donnez donc quelques conseils aux valets de chambre du roi et de la reine d'Espagne; ils ont un air gauche à faire pitié.» Je mis beaucoup d'empressement à faire ce que souhaitait Sa Majesté; mais elle ne s'en tint pas là. L'empereur communiqua en effet à l'impératrice ses observations sur la reine et sur ses dames. L'impératrice Joséphine, qui était le goût lui-même, donna des ordres en conséquence; et pendant deux jours ses coiffeurs et ses femmes de chambre ne furent plus occupés qu'à donner des leçons de goût et d'élégance à leurs confrères d'Espagne. Il fallait bien certainement que l'empereur trouvât du temps pour tout, pour pouvoir descendre de ses hautes occupations à de si minces détails.

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Le grand-maréchal du palais (Duroc) était à peu près de la taille de l'empereur. Il marchait mal et sans grâce. Sa tête et son visage étaient assez bien. Il était vif, emporté, jurait comme un soldat. Mais il avait un grand talent pour l'administration, et il en a donné plus d'une preuve dans l'organisation, à la fois grande et sagement réglée, de la maison impériale. Quand le canon ennemi eut privé Sa Majesté d'un serviteur dévoué et d'un ami sincère, l'impératrice Joséphine dit qu'elle ne connaissait que deux hommes capables de le remplacer; c'étaient le général Drouot, ou M. de Flahaut. Toute la maison espérait que l'un ou l'autre de ces deux messieurs serait nommé; mais il en fut autrement.