M. de Caulaincourt, duc de Vicence, était d'une extrême sévérité, et même dur dans le service; mais il était juste et d'une loyauté chevaleresque; sa parole valait un contrat. On le craignait, et pourtant on l'aimait. Il avait le regard perçant, parlait vite et avec une grande facilité. On connaît l'affection que lui portait Sa Majesté, et certes personne n'en était plus digne que lui.
M. le comte de Rémusat, premier chambellan, était d'une taille moyenne, d'une figure douce et blanche, obligeant, aimable, d'une politesse naturelle et de bon goût; mais il aimait la dépense, manquait d'ordre pour ses affaires, et par conséquent pour celles de l'empereur. Cette profusion, qui a un beau côté, aurait pu convenir à un autre souverain; mais celui-là était économe, et quoiqu'il aimât beaucoup M. de Rémusat, il lui retira le gouvernement des dépenses de sa garde-robe, et le confia à M. de Turenne, qui y apporta une sévère économie. M. de Turenne avait peut-être un peu trop de ce qui manquait à son prédécesseur. Ce fut précisément cela qui plut au maître. M. de Turenne était un assez joli homme, s'occupant un peu trop de lui; grand parleur et anglomane, ce qui lui avait fait donner par l'empereur le nom de milord Kinsester (qui ne sait se taire); mais il contait avec agrément, et quelquefois Sa Majesté se plaisait à lui faire raconter la chronique de Paris.
Quand M. le comte de Turenne remplaça M. le comte de Rémusat dans la place de grand-maître de la garde-robe, pour ne pas dépasser la somme de 20,000 francs que Sa Majesté accordait pour sa toilette, il fit toutes les économies possibles sur la quantité, le prix et la qualité des choses indispensables pour le service. On m'a dit, mais je ne puis pas l'assurer, que, pour savoir au juste à quoi s'en tenir sur les bénéfices des fournisseurs de l'empereur, il était allé chez divers fabricans de Paris, avec des échantillons de gants, de bas de soie, de bois d'aloës, etc.. Ce fait, s'il est vrai, ne peut, après tout, que faire honneur au zèle et à la probité de M. Turenne.
J'ai très-peu connu M. le comte de Ségur, grand-maître des cérémonies. On disait dans la maison qu'il était fier, un peu raide, mais d'une politesse parfaite, plein d'esprit et de reparties délicates et fines.
Il faut avoir vu l'ordre qui régnait dans la maison de l'empereur pour se le figurer. Dès le consulat, le général Duroc avait apporté à l'administration intérieure du palais cet esprit de règle et d'économie qui le caractérisait particulièrement. Cependant, quelle que fût la confiance de l'empereur dans le général Duroc, il ne dédaignait point de jeter le coup d'œil du maître sur des choses qui semblent de détail, et dont en général les souverains ne s'occupent guère par eux-mêmes. Ainsi, par exemple, il y eut au moment de la fondation de l'empire un peu de profusion dans certaines parties du palais, notamment à Saint-Cloud, où les aides-de-camp se mirent à tenir table ouverte; ce qui toutefois était loin de ressembler aux prodigalités désordonnées de l'ancien régime; le vin de Champagne et les vins fins allaient surtout très-vite, et il n'en fallut pas plus pour que l'empereur établît un règlement pour sa cave. Il fit venir le chef de la maison Soupé-Pierrugues, et lui dit: «Monsieur, je vous prête les caves de tous mes palais impériaux; vous y entretiendrez des vins de toutes les espèces; il en faut dans mes palais des Tuileries, de Saint-Cloud, de Compiègne, de Fontainebleau, de Marrac, de Lacken et de Turin. Établissez un prix moyen pour chacune de ces résidences, et vous aurez seul la fourniture de ma maison.» Ce marché fut conclu, et toute espèce de fraude était impossible, attendu que le délégué de M. Soupé-Pierrugues ne délivrait de vins que sur un bon signé du contrôleur de la bouche; toutes les bouteilles non débouchées étaient reprises, et chaque soir on établissait le compte de ce qui était dû pour la journée.
Le service se faisait de la même manière auprès de l'empereur quand nous étions en campagne. Pendant la seconde campagne de Vienne, je me rappelle que le délégué de la maison Soupé-Pierrugues fut M. Eugène Pierrugues, bon, gai, spirituel et aimé beaucoup de nous tous. Une imprudence lui coûta cher. Par suite d'une étourderie naturelle à son âge, il eut la cuisse cassée. Nous étions alors à Schœnbrunn. Ceux qui connaissent cette résidence impériale savent que des avenues magnifiques s'étendent au devant du palais et conduisent jusqu'à la route de Vienne. Comme je montais souvent à cheval pour aller me promener dans la ville, M. Eugène Pierrugues voulut un jour y venir avec moi, et emprunta un cheval d'un des fourriers du palais. On le prévint que le cheval était extrêmement fougueux, mais il n'en tint pas compte, et à peine sur son cheval il lui fit prendre le galop. Je retins le mien pour ne pas animer celui de mon compagnon; mais, malgré cette précaution, le cheval s'emporta, se jeta dans les arbres, et brisa la cuisse de son malheureux et imprudent cavalier. M. Eugène Pierrugues ne fut cependant pas désarçonné du coup; il résista encore un moment après la blessure; mais elle était extrêmement grave, et il fallut le reporter chez lui. Je fus plus que tout autre affligé de cet affreux accident. Nous établîmes auprès de lui un service régulier, de manière à ce que l'un de nous au moins pût lui tenir compagnie quand nos devoirs nous le permettaient. Je n'ai jamais vu souffrir avec plus de courage; ce fut au point même que la cuisse de M. Pierrugues ayant d'abord été mal remise, il fit au bout de quelques jours briser la fracture, opération que l'on dit horriblement douloureuse.
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Mon oncle, qui était huissier du cabinet de l'empereur, m'a raconté une anecdote qui probablement ne peut être connue de personne, car tout, comme on va le voir, se passa dans l'ombre du plus profond mystère. «Un soir, me dit-il, le maréchal Duroc vint me donner lui-même l'ordre de faire éteindre les lustres du salon qui précédait le cabinet de Sa Majesté, et de ne laisser que quelques bougies allumées. Je ne concevais rien à un pareil ordre, d'un genre tout nouveau, et d'ailleurs le grand-maréchal n'était pas dans l'usage d'en donner ainsi directement. Je fis exécuter l'ordre, et j'attendis à mon poste. À dix heures le maréchal Duroc revint accompagné d'un personnage dont il me fut impossible de distinguer les traits; il était entièrement enveloppé dans un large manteau; il avait la tête couverte et son chapeau enfoncé jusque sur les yeux. Je me retirai et les laissai tous les deux. À peine j'étais sorti du salon que l'empereur y entra, et aussitôt le maréchal Duroc se retirant aussi, laissa l'inconnu seul avec Sa Majesté. Au ton dont parla l'empereur, il était facile de juger combien il était irrité. Il s'exprimait très-haut, et je lui entendis dire: «Eh bien! Monsieur, vous ne changerez donc jamais?... C'est de l'or qu'il vous faut, toujours de l'or!... Vous agiotez sur toutes les banques étrangères, et n'avez pas de confiance dans celle de Paris!... Vous avez ruiné la banque de Hambourg!... Vous avez fait perdre deux millions à M. Drouet!» (Ou Drouaut, car le nom fut prononcé très-vite.)
»L'empereur, poursuivit mon oncle, continua long-temps sur ce ton; l'inconnu ne répondait pas, ou bien répondait si bas, qu'il me fut impossible d'entendre une de ses paroles. Cette scène, qui dut être affreuse pour le personnage mystérieux, dura de la sorte près de vingt minutes. Enfin il lui fut loisible de sortir, ce qu'il fit avec autant de précautions qu'en arrivant, et se retira enfin du palais aussi secrètement qu'il y était venu.»
Rien de cette scène ne transpira dans le palais, et d'ailleurs ni mon oncle ni moi nous n'avons jamais cherché à savoir quelle était la personne à laquelle l'empereur avait adressé tant et de si sévères paroles.