ANECDOTES MILITAIRES.

Je réunis ici, sous le titre d'Anecdotes militaires, quelques faits qui sont venus à ma connaissance pendant que j'accompagnais l'empereur dans ses campagnes, et dont je puis garantir l'authenticité. J'aurais pu les disséminer dans le cours de mes mémoires, en les plaçant à leur époque; si je ne l'ai pas fait, ce n'est pas cette fois un oubli de ma part; j'ai pensé au contraire que ces faits gagneraient à être rapprochés les uns des autres, parce que dans tous on voit les communications directes de l'empereur avec ses soldats, et qu'on pourra ainsi se faire plus aisément une idée exacte de la manière dont Sa Majesté les traitait, de sa bonté pour eux et de leur attachement à sa personne.

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* * Pendant l'automne de 1804, entre la fondation de l'empire et le couronnement de l'empereur, Sa Majesté fit plusieurs voyages au camp de Boulogne, d'où l'on croyait que partirait bientôt l'expédition contre l'Angleterre. Dans une de ses fréquentes tournées l'empereur s'arrêta un jour vers l'extrémité du camp de gauche près d'un canonnier garde-côte, causa avec lui, lui adressa plusieurs questions, entre autres celle-ci: «—Qu'est-ce qu'on pense ici de l'empereur.—Ce sacré tondu nous tient constamment en haleine quand il arrive; chaque fois qu'il est ici nous n'avons pas un seul instant de repos; on dirait qu'il est enragé contre ces chiens d'Anglais qui nous battent toujours, ce qui n'est guère honorant pour nous.

«Vous tenez donc beaucoup à la gloire?» lui dit l'empereur. Alors le canonnier garde-côte le regardant fixement: «Un peu que j'y tiens!... En douteriez vous?—Non, je n'en doute pas; mais... à l'argent, y tenez-vous aussi?—Ah çà, voyons, voulez-vous m'insulter, questionneux? Je ne connais d'autre intérêt que celui de l'état.—Non, non, mon brave, je ne prétends pas vous insulter, mais je parierais qu'une pièce de vingt francs ne vous ferait pas de peine pour boire un coup à ma santé.» Cela disant, l'empereur avait fait le geste de tirer de sa poche un napoléon, qu'il présentait au canonnier, quand celui-ci se mit à crier assez fort pour être entendu du poste voisin, qui n'était pas très-éloigné; il fit même le mouvement de se précipiter sur l'empereur, qu'il prenait pour un espion, et il allait le saisir à la gorge, lorsque l'empereur, ouvrant précipitamment sa redingote grise, se fit reconnaître. Qu'on juge de l'étonnement du canonnier! Il se prosterna aux pieds de l'empereur, confus de son erreur; mais celui-ci avançant sa main vers lui: «Relève-toi, mon brave, lui dit-il; tu as fait ton devoir; mais tu ne tiendras pas ta parole, j'en suis certain; tu accepteras bien cette pièce pour boire à la santé du sacré tondu, n'est-ce pas?» L'empereur se mit alors à poursuivre sa ronde comme si de rien n'eût été.

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* * Tout le monde reconnaît aujourd'hui que jamais peut-être aucun homme n'a été doué au même degré que l'empereur de l'art de parler aux soldats; il appréciait beaucoup cette qualité dans les autres, mais ce n'était pas des phrases qu'il fallait pour lui plaire; aussi disait-il qu'un chef-d'œuvre en ce genre était la très-courte harangue du général Vandamme aux soldats qu'il commandait le jour de la bataille d'Austerlitz. Dès que le jour commença à poindre, le général Vandamme dit aux troupes: «Mes braves! voilà les Russes!... On tire son coup de fusil; on met le chien au repos; on couvre le bassinet; on croise la baïonnette; on prend tout; et... en avant.» Je me rappelle que l'empereur parlait un jour de cette allocution devant le maréchal Berthier, qui en riait: «Voilà comme vous êtes, lui dit-il; eh bien, tous vos avocats de Paris n'auraient pas si bien dit: le soldat comprend cela, et voilà comment on gagne des batailles!»

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* * Lorsque après la première campagne de Vienne, si heureusement terminée par la paix de Presbourg, l'empereur fut de retour à Paris, il lui parvint beaucoup de plaintes contre les exactions de quelques généraux, et notamment contre le général Vandamme. On lui mandait, entre autres griefs, que dans la petite ville de Lantza ce général se faisait allouer cinq cents florins par jour, c'est-à-dire onze cent vingt-cinq francs seulement pour les frais journaliers de table. Ce fut à cette occasion que l'empereur dit de lui: «Pillard comme un enragé, mais brave comme César.» Cependant l'empereur, indigné de pareilles exigences, et voulant y mettre un terme, manda le général à Paris pour le réprimander. Celui-ci, quand il fut en présence de l'empereur, prit la parole sans que Sa Majesté ait eu le temps de la lui adresser, et lui dit: «Sire, je sais pourquoi je suis mandé près de vous; mais comme vous connaissez mon dévouement et ma bravoure, je pense que vous excuserez quelques petites altercations sur des préséances de table, détails trop petits, d'ailleurs, pour occuper Votre Majesté.» L'empereur sourit de la précaution oratoire du général Vandamme et se contenta de lui dire: «Allons! allons! n'en parlons plus; mais soyez plus circonspect à l'avenir.»