Le général Vandamme, heureux d'en être quitte pour une admonition aussi douce, retourna à Lantza pour y reprendre son commandement. Il fut en effet plus circonspect que par le passé, mais il trouva et saisit l'occasion de se venger sur la ville de la circonspection forcée que lui avait imposée l'empereur. En arrivant il trouva dans les environs un grand nombre de recrues venues de France en son absence. Il imagina alors de les faire tous entrer en ville, alléguant que cela lui était indispensable pour leur faire faire l'exercice sous ses yeux, ce qui coûta énormément à cette place, qui aurait bien voulu reprendre ses plaintes, et s'être tenue au régime de cinq cents florins par jour.
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* * L'empereur ne figure point dans l'anecdote qui suit; je la rapporterai toutefois comme propre à faire connaître les mœurs et l'astuce de nos soldats en campagne.
Pendant l'année 1806, une partie de nos troupes ayant leurs cantonnemens en Bavière, un soldat du quatrième régiment de ligne, nommé Varengo, se trouvait logé à Indersdorff chez un menuisier. Varengo voulait contraindre son hôte à lui payer deux florins, ou quatre livre dix sous par jour pour ses menus plaisirs. L'exiger, il n'en avait pas le droit. Pour parvenir à lui faire une douceur de cette condition, il se met à faire dans la maison un sabbat continuel. Le pauvre menuisier, n'y pouvant plus tenir, résolut de se plaindre, mais il crut prudent de ne pas porter ses plaintes aux officiers de la compagnie où servait Varengo; il savait, par sa propre expérience ou tout au moins par celle de ses voisins, que ces messieurs n'étaient guère accessibles aux plaintes de ce genre. Son parti est donc pris de s'adresser au général qui commandait, et le voilà en route pour Augsbourg, chef-lieu de l'arrondissement.
Arrivé au bureau de la place, il est accueilli par le général, et se met en devoir de lui soumettre ses griefs. Malheureusement pour lui le général ne savait pas mot de la langue allemande; il fit donc venir son interprète, dit au menuisier de s'expliquer, et demanda ensuite de quoi il se plaignait. Or, le secrétaire interprète du général était un fourrier attaché à sa personne depuis la paix de Presbourg, et qui se trouva, comme par un fait exprès, être le cousin germain de Varengo, contre lequel la plainte était portée. Sans se déferrer, à peine le fourrier eut-il vu le nom de son cousin, qu'il donna un sens tout contraire à la traduction du rapport qu'il fit pour le général, l'assurant que ce paysan, quoique fort à son aise, contrevenait à l'ordre du jour, au point de se refuser à donner de la viande fraîche au brave soldat logé chez lui, et que c'était là le motif du bruit dont il se plaignait, n'alléguant pas d'autres motifs pour demander son changement. Le général courroucé donna l'ordre à son secrétaire de prescrire, sous des peines sévères, au paysan de donner de la viande fraîche à son commensal. L'ordre fut expédié, mais au lieu d'en référer à la décision du général, le secrétaire interprète y écrivit tout au long, que le menuisier paierait deux florins par jour à Varengo. Le pauvre diable, lisant cela en allemand, ne put retenir un mouvement d'humeur, ce que voyant le général, et croyant qu'il y avait de la résistance de la part du paysan, le mit à la porte en le menaçant de sa cravache. Ainsi, grâce à son cousin l'interprète, Varengo reçut régulièrement deux florins par jour, ce qui le mit à même d'être un des plus jolis soldats de sa compagnie.
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* * L'empereur n'aimait pas les duels: souvent il fermait les yeux pour ne point voir; mais quand il ne pouvait pas faire autrement que d'avoir vu, il laissait éclater tout son mécontentement. Je me rappelle, à ce sujet, deux ou trois circonstances dont je vais essayer de retracer le souvenir.
Peu de temps après la fondation de l'empire eut lieu un duel qui fit beaucoup de bruit dans Paris, à cause de la qualité des deux adversaires. L'empereur venait d'autoriser la formation du premier régiment étranger qu'il voulut bien admettre au service de France, le régiment d'Aremberg; malgré la dénomination de ce corps, la plupart des officiers qui y furent admis étaient des Français; c'était une porte ouverte, sans bruit, à quelques jeunes gens riches et distingués qui, en achetant des compagnies, quoique avec l'autorisation du ministre de la guerre, pouvaient ainsi franchir plus rapidement les premiers grades. Parmi les officiers d'Aremberg se trouvaient M. Charles de Sainte-Croix, qui sortait du ministère des affaires étrangères, et un jeune homme charmant que j'ai vu plus d'une fois à la Malmaison, M. de Mariolles, et qui était assez proche parent de l'impératrice Joséphine. Il paraît que le même grade leur avait été promis à tous les deux, et ils résolurent de se le disputer les armes à la main. M. de Mariolles succomba; il mourut sur la place, et sa mort jeta dans la consternation les dames du salon de la Malmaison. La famille se réunit pour porter plainte à l'empereur, qui était courroucé, qui parlait d'envoyer M. de Sainte-Croix au Temple et de le faire juger. Celui-ci s'était prudemment caché pendant le premier éclat de cette aventure, et la police, que l'on mita ses trousses, aurait eu beaucoup de peine à le trouver, car il était particulièrement protégé par M. Fouché, rentré depuis peu au ministère; et qui était fort lié avec madame de Sainte-Croix la mère. Tout s'exhala donc en menaces de la part de Sa Majesté, M. Fouché lui ayant fait observer que, par une rigueur inusitée, les malveillans ne manqueraient pas de dire qu'il exerçait moins un acte de souveraineté qu'un acte de vengeance personnelle, la victime ayant eu l'honneur de lui être alliée.
L'affaire en resta là, et ici j'admire comme quoi un souvenir en amène un autre, car je me rappelle que, par la suite, l'empereur aima beaucoup M. de Sainte Croix, qui eut dans l'armée un avancement aussi brillant que rapide, puisque, entré au service à vingt-deux ans, il n'en avait que vingt-huit lorsqu'il fut tué en Espagne étant déjà général de division. J'ai vu plusieurs fois le général Sainte-Croix au quartier général de l'empereur. Il me semble le voir encore, petit, mince, d'une charmante figure, ayant à peine de la barbe; on l'aurait pris pour une jeune femme plutôt que pour un brave guerrier comme il l'était; enfin ses traits étaient si doux, ses joues si roses, ses cheveux blonds si naturellement bouclés, que quand l'empereur était de bonne humeur, il ne l'appelait jamais autrement que mademoiselle de Sainte-Croix!
Une autre circonstance que je ne saurais non plus oublier est celle qui se rapporte au duel qui eut lieu à Burgos, en 1808, entre le général Franceschi, aide-de-camp du roi Joseph, et le colonel Filangieri, colonel de sa garde, et tous deux écuyers de Sa Majesté. L'objet de la querelle était à peu près le même qu'entre MM. de Mariolles et de Sainte-Croix, puisque tous deux se disputaient la place de premier écuyer du roi Joseph, prétendant tous les deux qu'elle leur avait été promise.