Il n'y avait pas cinq minutes que nous étions entrés dans le palais de Burgos, quand l'empereur fut informé de ce duel, qui venait d'avoir lieu près des murs du palais même, et seulement quelques heures auparavant. L'empereur apprit en même temps que le général Franceschi avait été tué, et qu'à cause de leur inégalité de grade, afin de ne point compromettre la hiérarchie militaire, ils s'étaient battus en habit d'écuyer. L'empereur fut frappé de ce que la première nouvelle qu'il apprenait était une mauvaise nouvelle, et avec ses idées de fatalité, cela pouvait avoir sur lui une influence réelle. Il donna ordre de faire chercher sur-le-champ le colonel Filangieri et de le lui amener. Il vint quelques instans après. Je ne le vis pas, étant dans une pièce à côté, mais l'empereur lui parla d'une voix si ferme, d'un ton tellement incisif, que j'entendis distinctement tout ce que lui dit Sa Majesté. «Des duels! des duels! toujours des duels! s'écria l'empereur; je n'en veux point!... je dois punir!... vous savez que je les abhorre!...—Sire, faites-moi juger si vous le voulez, mais écoutez moi.—Que pouvez-vous me dire, tête de Vésuve? Je vous ai déjà pardonné votre affaire avec Saint-Simon[82]!... il n'en sera plus de même!... D'ailleurs, je ne le puis! au moment d'entrer en campagne, quand tout le monde devrait être uni!... Cela est d'un effet déplorable!» Ici l'empereur garda un moment de silence, puis il reprit, quoique d'un ton de voix un peu moins courroucé: «Oui!... vous avez une tête de Vésuve. Voyez, la belle équipée!... j'arrive, et du sang dans mon palais!» Après une nouvelle pause et avec un peu plus de calme: «Voyez ce que vous avez fait!... Joseph a besoin de bons officiers, et voilà que vous lui en arrachez deux d'un seul coup, Franceschi que vous avez tué, et vous, qui ne pouvez plus rester à son service. «Ici l'empereur se tut encore quelques secondes, ensuite il ajouta: «Allons, sortez, partez!... Rendez-vous prisonnier à la citadelle de Turin!... Vous y attendrez mes ordres!... Ou bien, faites-vous réclamer par Murat; il sait ce que c'est; il y a aussi du Vésuve dans sa tête; il vous accueillera bien... Allons, partez tout de suite.»
Le colonel Filangieri ne se fit pas prier, je pense, pour hâter l'exécution de l'ordre que lui donnait l'empereur, et je n'ai pas su la suite de cette aventure; ce que je sais c'est que cet événement causa à Sa Majesté une vive émotion, car le soir, pendant que je la déshabillais, elle répéta plusieurs fois: «Des duels! c'est une indignité! c'est du courage de cannibales.» Si, au surplus, l'empereur se radoucit en cette occasion, c'est qu'il aimait beaucoup le jeune Filangieri, d'abord à cause de son père, que l'empereur estimait particulièrement, ensuite parce que, élevé par lui et à ses frais au Prytanée français, il le regardait comme un de ses enfans d'adoption, surtout parce qu'il avait su que M. Filangieri, filleul de la reine de Naples, avait refusé un régiment que celle-ci lui avait fait offrir alors qu'il n'était encore que simple lieutenant dans la garde des consuls, et enfin parce qu'il n'avait consenti à redevenir Napolitain que lorsqu'un prince français fut appelé au trône de Naples.
Ce qui me reste à dire actuellement au sujet des duels sous l'empire, et de la part que l'empereur y prit à ma connaissance, ressemblera un peu à la petite pièce que l'on représente après une tragédie. J'ai en effet à raconter comment il advint que l'empereur joua lui-même le rôle de conciliateur entre deux sous-officiers qui s'étaient épris de la même beauté.
L'armée française occupait Vienne. C'était quelque temps après la bataille d'Austerlitz. Deux sous-officiers appartenant au quarante-sixième et au cinquantième régiment de ligne, ayant eu une dispute et déterminés à se battre en duel, avaient choisi pour le lieu de leur combat un terrain situé à l'extrémité d'une plaine qui avoisinait le palais de Schœnbrunn, lieu de la résidence de l'empereur. Nos deux champions avaient déjà dégainé et faisaient échange de coups de briquets, qu'heureusement ils avaient parés l'un et l'autre, quand l'empereur vint à passer tout près d'eux, accompagné de quelques généraux. Qu'on juge, s'il est possible, de leur stupéfaction à la vue de l'empereur! Les armes leur tombèrent pour ainsi dire des mains.
L'empereur s'informa du sujet de la querelle, et il apprit qu'une femme qui leur accordait ses faveurs à tous les deux en était le motif, chacun des deux voulant posséder sa conquête sans partage. Ces deux champions se trouvèrent par hasard être connus de l'un des généraux qui accompagnaient Sa Majesté, qui apprit ainsi que c'étaient deux braves de Marengo et d'Austerlitz, appartenant à tels et tels régimens, que même ils avaient déjà été portés pour avoir la croix; alors l'empereur les harangua de la sorte: «Mes enfans, la femme est capricieuse... la fortune l'est aussi, et puisque vous êtes des braves de Marengo et d'Austerlitz, il est inutile de faire de nouvelles preuves. Retournez à vos corps, et soyez amis dorénavant comme de bons chevaliers.» Plus n'eurent ces deux soldats l'envie de se battre, et ils virent bientôt que leur auguste conciliateur ne les avait pas oubliés, car ils ne tardèrent pas à recevoir le brevet de la légion-d'honneur.
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* * Au commencement de la campagne de Tilsitt, l'empereur étant à Berlin, il prit un jour fantaisie à Sa Majesté d'aller faire une excursion à pied du côté où nos soldats se livraient, dans les guinguettes, au plaisir de la danse. Il vit un maréchal-des-logis des chasseurs à cheval de sa garde, se promenant avec une grosse et rotonde allemande, et s'amusa à écouter les propos galans que le maréchal-des-logis adressait à sa belle. «Amusons-nous, mon chou, disait celui-ci; c'est le tondu qui paye les violons avec les kriches de votre souverain; allons notre train; vive la joie! et en avant...—Pas si vite, dit l'empereur en s'approchant de lui; certes, il faut toujours aller en avant; mais ici attendez que je sonne la charge.» Le maréchal-des-logis se retourne et reconnaît l'empereur; alors, sans se déconcerter, il porte la main à son schakos, et lui dit: «C'est peine inutile, Votre Majesté n'a pas besoin de sonner pour faire du bruit.» Cette repartie fit sourire l'empereur, et valut, peu de temps après, l'épaulette au sous-officier, qui l'aurait peut-être attendue encore long-temps, sans la fantaisie de Sa Majesté. Au surplus, si le hasard contribuait ainsi à faire donner des récompenses, ce n'était jamais qu'après s'être assuré que ceux auxquels on les accordait en étaient dignes.
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* * À Eylau, les vivres manquaient. Depuis huit jours les provisions de pain étaient épuisées, et le soldat se nourrissait comme il le pouvait. La veille de la première attaque, l'empereur, qui voulait tout voir par lui-même, alla faire une ronde de bivouac en bivouac. Arrivé à un de ces bivouacs, où tous les hommes étaient endormis, il aperçoit des pommes de terre au feu; il lui prit fantaisie d'en manger, et se mit en devoir de la tirer du feu avec la pointe de son épée. À l'instant un soldat s'éveille et dit à celui qui usurpait une part de son souper: «Dis donc! tu n'es pas gêné, toi, de manger nos pommes de terre.—Mon camarade! j'ai tellement faim, que tu dois bien me le pardonner.—Allons, passe pour une, deux, si cela t'est nécessaire; mais disparais...» Alors, comme l'empereur ne se hâtait pas de disparaître, le soldat insista plus vivement, et bientôt une discussion très-chaude s'éleva entre l'empereur et lui; la discussion dégénérait en lutte, et déjà le soldat commençait à taper quand l'empereur jugea qu'il était temps de se faire reconnaître. Rien ne saurait peindre la confusion du soldat. Il venait de frapper l'empereur!... Il s'était jeté aux pieds de Sa Majesté, où il implorait sa grâce: elle ne se fit pas long-temps attendre. «C'est moi qui ai tort, lui dit l'empereur; j'ai été entêté; je ne t'en veux pas; relève-toi, et sois tranquille pour le présent et pour l'avenir.» L'empereur, ayant fait prendre des informations sur ce soldat, apprit que c'était un bon sujet, qui ne manquait pas d'instruction. À la promotion suivante il fut fait sous-lieutenant. Or, je défie qui que ce soit de peindre l'effet que produisaient de pareils faits dans l'armée; ils devenaient le continuel entretien des soldats, les stimulaient d'une manière incroyable, et il jouissait d'une véritable considération dans sa compagnie, celui dont on pouvait dire: «L'empereur lui a parlé.»
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