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* * À la bataille d'Esling, le brave général Daleim, commandant une division du quatrième corps, se trouvait, pendant le plus fort de l'action, sur un point criblé par l'artillerie ennemie. L'empereur, passant près de lui, lui dit: «Il fait chaud de ton côté!—Eh bien, sire, permettez-moi d'éteindre le feu.—Va.» Ce seul mot suffit: en un clin d'œil, la terrible batterie fut enlevée. Le soir, l'empereur, apercevant le général Daleim, s'approcha de lui, et lui dit: «Il paraît que tu n'as fait que siffler dessus!» Sa Majesté faisait ainsi allusion à une habitude du général Daleim, qui en effet sifflait presque toujours.
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* * Parmi les braves officiers-généraux dont l'empereur était entouré, quelques-uns n'étaient pas extrêmement lettrés, mais ils se recommandaient par d'autres qualités; quelques-uns même étaient célèbres pour d'autres causes que leur mérite militaire: ainsi le général Junot et le général Fournier passaient pour les plus habiles tireurs au pistolet; le général Lasellette était connu par sa passion pour la musique, qu'il poussait au point d'avoir toujours un piano dans un de ses fourgons. Ce général ne buvait jamais que de l'eau, mais en revanche, il n'en était pas de même du général Bisson. Qui n'en a entendu parler comme du plus intrépide buveur de toute l'armée! Un jour l'empereur, l'ayant rencontré à Berlin, lui dit: «Eh bien, Bisson, bois-tu toujours bien?—Comme çà, sire, çà ne passe plus les vingt-cinq bouteilles.» C'était, en effet, un grand amendement chez lui, car il avait plus d'une fois atteint la quarantaine, et toujours sans se griser. Au surplus, ce n'était pas un vice chez le général Bisson, mais un besoin impérieux. L'empereur le savait, et comme il l'aimait beaucoup, il lui faisait une pension de douze mille francs sur sa cassette, et lui donnait en outre de fréquentes gratifications.
Parmi les officiers qui n'étaient pas très-lettrés, il est permis de citer le général Gros, et la manière même dont il fut élevé au grade de général le prouve que de reste; mais c'était un brave à toute épreuve, homme superbe, et d'une beauté mâle. La plume seule lui était très-peu familière; à peine s'il savait s'en servir pour signer son nom, et il ne passait pas pour être beaucoup plus fort sur la lecture que sur l'écriture. Étant colonel de la garde, il se trouvait un jour seul aux Tuileries dans un salon, où il attendait que l'empereur fût visible. Là, il se complaisait devant une glace à rajuster son col, à rehausser sa cravate, et l'admiration que lui causait sa propre figure l'entraîna à se parler tout haut à lui-même, ou plutôt à son image répétée dans la glace. Ah! se disait-il, si tu connaissais les bachébachiques (les mathématiques), un homme comme toi... Avec un cœur de soldat comme le tien... Ah!... l'empereur te ferait général!—Tu l'es,» lui dit l'empereur en lui frappant sur l'épaule. Sa Majesté était entrée dans le salon sans être entendue, et s'était plue à écouter l'allocution que le Colonel Gros s'adressait à lui-même. Telle fut sa promotion au grade de général, et qui plus est de général dans la garde.
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* * Me voici maintenant au bout de mon chapelet en fait d'anecdotes militaires. Je viens de parler de la promotion d'un général; je terminerai par l'histoire d'un tambour, mais d'un tambour renommé dans toute l'armée, d'un farceur de première force, enfin du fameux Rata, que le général Gros, comme on va le voir, aimait beaucoup.
L'armée marchait sur Lintz, pendant la campagne de 1809. Rata, tambour de grenadiers au quatrième régiment de ligne, et bouffon très-renommé, ayant appris que la garde allait passer, et qu'elle était commandée par le général Gros, voulut voir cet officier, qui avait été son chef de bataillon, et avec lequel il s'était autrefois permis toutes sortes de familiarités. Rata cire donc sa moustache, se pare de son mieux, et va saluer le général, en le haranguant ainsi: «Eh! vous voilà, sacré nom de D..., général; comment vous portez-vous, f...?—Très-bien, Rata; et toi?—Toujours bien, f...; mais, sacré nom de D..., pas si bien que vous, à ce qu'il me paraît. Depuis que vous le portez beau, vous ne pensez plus au pauvre Rata, car s'il ne venait pas vous voir, vous ne penseriez seulement pas à lui envoyer quelques sous pour acheter du tabac.» En disant: vous le portez beau, Rata s'était rapidement emparé du chapeau du général Gros, et l'avait mis sur sa tête à la place du sien. En ce moment même l'empereur vient à passer, et voit un tambour coiffé du chapeau d'un général de sa garde. À peine s'il en croit ses yeux; il pousse son cheval, et demande ce que c'est. Le général Gros lui dit alors en riant, et avec le franc-parler dont il s'était fait l'habitude, même avec l'empereur: «C'est un brave soldat de mon ancien bataillon, habitué à faire des niches pour amuser ses camarades; c'est un brave, Sire, oh! mais, là, un homme solide, et je le recommande à Votre Majesté. D'ailleurs, Sire, il peut à lui seul faire plus que tout un parc d'artillerie. Allons, Rata, en batterie, et point de quartier.» L'empereur écoutait et regardait, presque stupéfait de ce qui se passait sous ses yeux, lorsque Rata, sans être intimidé par la présence de l'empereur, se mit en devoir d'exécuter l'ordre du général: alors, enfonçant un doigt dans sa bouche, il fait un vacarme tel qu'on eût cru entendre d'abord siffler et ensuite éclater un obus. L'imitation était si parfaite, que l'empereur ne put s'empêcher d'en rire; et se tournant vers le général Gros: «Allons, lui dit-il, prends cet homme-là dès ce soir dans ta garde, et rappelle-le à mon souvenir à la prochaine occasion.» Peu de temps après, Rata eut la croix, que n'eurent peut-être pas ceux qui lancèrent le plus de véritables obus à l'ennemi: tant il entre de bizarrerie dans la destinée des hommes!
AVIS DE L'AUTEUR.
Ce qui suit m'a été remis par une personne de ma connaissance qui a long-temps habité le Piémont sous l'empire; j'ai pensé que mes lecteurs verraient avec plaisir les détails curieux que renferme ce manuscrit.