CHAPITRE PREMIER.

Différence des temps.—Le prince Borghèse à Paris.—Le prince Pignatelli et M. Demidoff.—Première société du prince Borghèse et le concierge d'un hôtel garni.—La veuve du général Leclerc.—Mariage du prince.—Le faubourg Saint-Germain et la seule vraie princesse de la famille de Bonaparte.—Le prince chef d'escadron dans la garde.—Courage et avancement.—Projets de l'empereur.—Conversation entre l'auteur et le lecteur.—Tilsitt, la femme, l'homme et le bon prince.—Le prince Borghèse destiné à annoncer la paix.—Désintéressement de Moustache.—Paris en 1808.—Retour de l'empereur.—Enthousiasme causé par Napoléon.—Le fils de madame Visconti.—Rencontre au Palais-Royal.—Gardanne et Sopransi.—Le rendez-vous donné sur le champ de bataille d'Eylau.—Les bals de madame de La Ferté et la jolie danseuse.—Dîner chez Cambacérès.—Les deux extrêmes et questions de physiologie.—Projet de Tilsitt réalisé à Paris.—Création de nouveaux titres.—Réédification de l'université.—Le général Jourdan et le général Menou.—Le gouvernement général des départemens au delà des Alpes érigé en grande dignité de l'empire.—Sénatus-consulte et message au sénat.—Contradictions et bon conseil.—Conflits inévitables.—Le prince Borghèse nommé gouverneur-général.—Brevet magnifique.—Départ du prince et le colonel Curto.—Départ de l'empereur pour Bayonne et déguerpissement général.


Bonaparte, premier consul, rechercha l'alliance d'un prince romain. Six années s'écoulèrent à peine, et Napoléon, empereur, eut à choisir entre la fille des Césars et la sœur du czar de toutes les Russies. L'aîné des arrière-neveux de Paul V, le prince Camille Borghèse, était venu dans la capitale des plaisirs étaler le faste de sa magnificence. Jeune, bien fait, adroit aux exercices du corps, d'une taille un peu au dessous de la moyenne, mais doué d'une figure charmante, et possédant une fortune immense, il partagea, dès son arrivée, avec le prince de Fuentès-Pignatelli et M. Demidoff, l'honneur souvent ruineux de faire admirer aux Parisiens la richesse de ses équipages. Le prince Borghèse n'était pas dépourvu d'un certain esprit naturel; et s'il était presque entièrement privé d'éducation, ce n'était pas sa faute: c'était celle de son père, homme d'un rare mérite, mais systématique, et qui disait que ses enfans en sauraient toujours assez pour être les sujets d'un pape. Quoi qu'il en soit, le prince aurait été, au besoin, un des plus habiles cochers de toute la chrétienté, car il comptait peu de rivaux dans l'art de conduire à grandes guides un phaéton attelé de quatre chevaux fringans. En arrivant à Paris, le prince Borghèse occupa le grand hôtel d'Oigny, rue Grange-Batelière; sa première société fut le concierge de l'hôtel et sa famille. Depuis, il disait souvent que ce qui l'avait le plus surpris à Paris était l'éducation et l'amabilité de la famille du concierge. Bientôt il se trouva lié avec tout ce qu'il y avait de plus élégant dans la capitale, et particulièrement avec MM. de l'Aigle. Dès lors il se trouva de proche en proche lancé dans le grand monde, où il rencontra la jeune et ravissante veuve du général Leclerc, tout nouvellement revenue de Saint-Domingue. L'idée d'une telle alliance flatta les calculs du premier consul. On persuada au jeune prince qu'il était amoureux; et, par l'entremise du chevalier Angiolini, envoyé de Toscane en France, la veuve du général Leclerc ne tarda pas à devenir la princesse Borghèse.

Il faut se reporter à l'époque de ce mariage, il faut avoir été à même d'apprécier tout ce qu'il y a de misérable dans la vanité de ceux qui s'appellent les grands, pour se faire une idée de l'effet que produisit une telle alliance dans les salons aristocratiques. Depuis le dix-huit brumaire, l'ancienne noblesse, caressée à la cour de Joséphine, avait repris un peu de sa morgue et de son importance; et quoique l'on convînt dans le faubourg Saint-Germain que MONSIEUR DE BONAPARTE fût un assez bon gentilhomme, on y disait avec une sorte d'ironie: «Il y aura donc une véritable princesse dans la famille de Bonaparte.» Oui, on disait cela! Aux yeux de bien des gens, une alliance avec un prince romain était un honneur très-grand pour le chef du gouvernement. Ni les lauriers de l'Italie, ni ceux de l'Égypte, ni les lauriers plus jeunes de Marengo, n'étaient, aux yeux d'un certain monde, des titres égaux au droit de porter deux clefs en croix dans des armoiries. Pitié! dira-t-on; oui, pitié, sans doute; mais qu'y puis-je faire? Ne sont-ce pas des choses d'hommes que j'ai à raconter?

Voulant attacher son nouveau beau-frère au service de France, le premier consul lui donna seulement le grade de chef d'escadron dans un régiment à cheval de la garde consulaire. Le temps n'était pas venu où il serait possible de froisser les droits de la hiérarchie militaire en considération d'une haute position sociale; mais cela ne tarda pas à venir. Ainsi, par exemple, le frère même du prince Borghèse, le prince Aldobrandini, reçut quelques années après, pour premières épaulettes, les épaulettes de colonel du quatrième régiment de cuirassiers. Mais c'était à Bayonne; mais c'était après Tilsitt! Quoi qu'il en soit, le prince Borghèse se montra tout d'abord digne des rangs dans lesquels il servait. Après la campagne d'Austerlitz, l'empereur lui confia le commandement du deuxième régiment de carabiniers. Ce fut à la tête de ce corps que le prince se fit remarquer par sa bravoure dans une charge brillante pendant la campagne de Prusse. Très-satisfait de la conduite de son beau-frère, l'empereur le fit général à Tilsitt, et jeta alors les yeux sur lui pour en faire un grand dignitaire de l'empire; car déjà c'était trop peu pour un beau-frère de l'empereur de n'être qu'un prince romain; ce qui n'empêcha pas le faubourg Saint-Germain de continuer à dire que la princesse Borghèse était la seule véritable princesse de la famille.

Je passe ici sur une foule de circonstances relatives à cette grande époque; car, Dieu merci, je n'ai ni la prétention, ni la témérité d'écrire l'histoire de ce temps, si fécond en merveilles: je cherche tout simplement à rassembler quelques souvenirs; mais malheureusement ils sont d'autant plus confus dans ma mémoire que je n'ai jamais pensé à les en faire sortir un jour. Je le fais cependant; pourquoi cela? Parce qu'il était dans ma destinée de le faire: voilà tout.

J'entends le lecteur me dire: «Mais quelle garantie donnez-vous à l'exactitude de ces souvenirs?—Aucune.—Comment alors y ajouter foi?—Il ne m'importe.—Mais enfin aviez-vous une place qui vous ait mis à même de savoir?...—C'est mon secret.—Aviez-vous une position?—Tout comme il vous plaira. D'ailleurs, qu'entendez-vous par une position? et ne faut-il pas bien que chacun en ait une, quelle qu'elle soit, jusqu'au jour où nous aurons tous la même, la position horizontale? Au surplus, comme au moment où j'écris ceci il ne tiendrait qu'à moi de poser là ma plume et de m'arrêter tout court, vous, qui tenez le livre, vous avez le droit d'en rester là; et, si vous voulez que je vous parle franchement, c'est peut-être ce que vous pourriez faire de mieux. Après un pareil avertissement, vous n'aurez point de reproche à me faire. Je poursuis donc.»

L'entrevue avait eu lieu entre les deux empereurs; Alexandre et Napoléon s'étaient embrassés sur le bateau du Niémen en présence des deux armées, rangées sur les bords du fleuve; la belle Louise de Prusse avait quitté le moulin qui lui servait de demeure, hors de l'enceinte de la ville que se partageaient les deux empereurs; elle avait pleuré beaucoup, prié, boudé, sollicité, obtenu la Silésie, mais versé d'inutiles larmes sur la perte de Magdebourg; enfin elle avait été femme; mais Napoléon était resté homme, et Alexandre bon prince: chacun son métier dans ce monde. Bref, la paix était signée. À peine les bases en furent arrêtées, que l'empereur fit venir le prince Borghèse, et lui dit: «Je suis content de toi; voilà un bon d'un million; c'est ta gratification de campagne; Estève te paiera: mais pars sur-le-champ et fais toute diligence. C'est toi que je charge de porter à Paris la première nouvelle de la paix.» Il est facile de voir ici que Napoléon, roulant déjà dans sa pensée un projet d'élévation pour son beau-frère, ne le rendait porteur d'une si grande nouvelle que pour attirer sur lui l'attention des Parisiens; mais il y eut alors, comme toujours, le chapitre des événemens. Moustache ne partit de Tilsitt que quelque temps après le prince, lorsque seulement on eut rédigé et signé les dépêches diplomatiques; mais ce diable de Moustache, dont l'ardeur semblait doubler la rapidité des chevaux, rejoignit le prince à trente lieues de Paris. Le prince, l'ayant aperçu, lui fit offrir vingt mille francs pour lui laisser seulement une heure d'avance; mais l'incorruptible Moustache fit noblement claquer son fouet; et déjà ses dépêches étaient remises à Cambacérès quand la voiture du prince arriva aux barrières.

Que tout était grand, que tout était beau alors, et que Paris était réellement une ville d'enchantemens! Il y avait je ne sais quelle vitalité dans les choses de cette époque. Ce que nous voyions s'accomplir sous nos yeux était plus grand que ce que nous avions admiré dans les histoires de l'antiquité. La Prusse conquise en courant; la monarchie du grand Frédéric livrée à la merci du vainqueur dans une seule bataille; la paix enfin, cette paix si douce, tant souhaitée des peuples, et qui jette en arrière un reflet si brillant sur les batailles qui l'ont précédée! Qui peut avoir oublié cet empressement avec lequel on recherchait les bulletins de la grande armée, quand, le matin, le canon des Invalides avait proclamé le sommaire du Moniteur du jour!