Suivant de près la nouvelle de la paix conclue, l'empereur arriva à Paris le premier de janvier 1808. C'est à cette époque, sans doute, qu'il faut placer le point culminant de la gloire de l'empereur, qui était encore celle de la France. Le chancre de l'Espagne ne dévorait pas encore nos soldats et nos trésors, et déjà le bronze de Vienne se fondait en bas-reliefs pour dresser sur la place Vendôme le plus beau monument des temps modernes. Enfin, il restait encore, quoique bien effacées, quelques traces de la république, puisque les titres nobiliaires n'existaient encore que dans le cerveau de l'empereur; mais ils ne tardèrent pas à en sortir. Au reste, l'enthousiasme était si plein, si vrai, si général, qu'on se trouvait involontairement entraîné à approuver tout ce que voulait l'empereur. Je le demande aux hommes de mon temps: y a-t-il ici la moindre exagération? et n'est-il pas vrai qu'une joie immense se manifesta alors partout où se montra Napoléon?
La fin de l'hiver ne fut qu'une longue série de fêtes. On se livrait aux plaisirs pour se réjouir, et non pour se distraire, ce qui est bien différent; presque point de figures sinistres, plus de querelles de parti, et chez presque tout le monde cette confiance de la vie qui aujourd'hui n'est plus même, hélas! l'apanage de la jeunesse. Chaque jour voyait revenir au sein de la capitale les étrangers que la guerre en avait momentanément éloignés, et nos généraux, que l'empereur, après Tilsitt, avait comblés de riches gratifications. Un de mes amis, alors chef de bataillon dans la garde, m'a dit avoir reçu pour sa part une somme de quarante mille francs. Jamais je n'avais vu à Paris les boutiques aussi brillantes, et surtout aussi fréquentées; et je m'en rapporte aux marchands pour établir la différence qui existe entre les curieux et les acheteurs. Pour ma part, je déclare que je ne professe aucune estime pour ces promeneurs qui s'arrêtent devant l'étalage d'un libraire, regardent la couverture d'un livre, en lisent le titre, puis le remettent à sa place, et s'en vont sans l'acheter.
Dans le mouvement continuel que présentait Paris pendant l'hiver que j'appellerais volontiers l'hiver de Tilsitt, le Palais-Royal était un lieu de rendez-vous presque général: car le Palais-Royal est la capitale de Paris, aussi bien que Paris est la capitale de France. À cinq heures on y voyait circuler une foule nombreuse, on se pressait autour de la Rotonde, et de là on se répandait dans les salons des plus brillans restaurateurs et ensuite dans les spectacles alors très-fréquentés. À cette occasion je puis citer un fait vraiment caractéristique et qui peint bien cette importance qu'avait le Palais-Royal, et dont je parlais tout à l'heure. J'y passais un jour par hasard, quelques minutes avant cinq heures. Je rencontre un de mes anciens camarades de collége, Sopransi, fils de la célèbre madame Visconti, qui l'avait eu de son premier mari, le comte Sopransi, général au service de Prusse. Il était alors aide-de-camp de Berthier, et revenait de la campagne de Russie. Nous voir et nous embrasser ne fut pour ainsi dire qu'un même mouvement; puis les questions d'usage: «Où vas-tu?... Que fais-tu?...—Que viens-tu faire ici? demandais-je.—Ma foi! j'y viens parce que j'y ai donné rendez-vous à Gardanne[83]; je l'attends. Parbleu, puisque te voilà, nous dînerons tous les trois, ou tous les deux s'il ne vient pas.—Comment! tu n'es donc pas sûr qu'il vienne? Quel jour l'as-tu vu?—Ma foi! il y a déjà assez long-temps; je ne l'ai aperçu qu'un instant à la tête de sa compagnie de dragons, à la bataille d'Eylau, comme j'allais porter un ordre du maréchal. Nous nous sommes donné rendez-vous ici pour le premier février, et c'est bien aujourd'hui.» Nous continuâmes à nous promener, en devisant sur tout ce qui nous passait par la tête, et au bout de dix minutes environ nous vîmes arriver Gardanne, qui n'avait pas plus que Sopransi oublié ce rendez-vous si singulièrement donné. Nous dînâmes tous les trois, bien plus occupés de nos souvenirs du collége que des affaires du temps, et je me rappelle que nous passâmes une fort joyeuse soirée.
On se fait difficilement aujourd'hui une idée des mœurs du temps dont je parle; Paris n'était pas mort à onze heures du soir, on n'avait pas peur de vivre trop long-temps, et pour tous ceux qui fréquentaient le monde, la nuit n'était qu'un heureux prolongement du jour. Ah! si je ne craignais d'abuser de la patience du lecteur, que j'aimerais à le rajeunir de vingt et quelques années, pour le conduire aux bals brillans de madame de La Ferté. «Invitez, lui dirais-je, cette jeune et jolie personne que vous voyez là auprès de sa mère; c'est mademoiselle Georgette Ducrest, une des meilleures danseuses d'ici!» Que j'aimerais encore à le faire asseoir à la table de Cambacérès, entre M. d'Aigrefeuil et M. de Villevieille! Chacun de ces deux messieurs était doué d'un appétit on ne peut plus recommandable, qui donnait à l'un et à l'autre une très-grande valeur; mais leur réunion m'a toujours paru un des phénomènes de l'empire. Dissertez maintenant sur l'influence que peut avoir la bonne chère sur l'embonpoint humain! Égaux en estomac, héros de la même table, nourris des mêmes sucs, l'un était le plus gras, l'autre le plus maigre des hommes! Messieurs les physiologistes, c'est à vous que ceci s'adresse. Au reste, voilà de ces souvenirs auxquels je n'ose me livrer que dans la solitude, car alors, quoi de plus doux que de revivre le temps que l'on a déjà vécu? mais de souvenir en souvenir on peut devenir indiscret, et l'indiscrétion est une horreur.
Cependant la saison des plaisirs s'avançait et le temps approchait où les fatales affaires de l'Espagne allaient attirer l'empereur à Bayonne, et où chacun par conséquent allait retourner à son poste, ou occuper pour la première fois celui qui venait de lui être assigné. Au nombre de ces derniers se trouvait le prince Borghèse, pour lequel l'empereur, avant de partir, avait réalisé les projets conçus à Tilsitt. À la même époque furent récréés, par un sénatus-consulte, des comtes, des barons et des chevaliers de l'empire; il n'y manqua que les marquis. Cette mesure, je dois le dire, eut la désapprobation générale de tous les républicains qui ne furent pas titrés, et ce fut un vaste champ ouvert aux épigrammes du faubourg Saint-Germain. À parler sérieusement, les hommes les plus sages ne virent pas avec plaisir cette restauration de titres que la révolution avait détruits, et, en vérité, la gloire de l'empire n'avait pas besoin d'être entourée d'un essaim de glorioles ridicules. L'empereur rétablit aussi dans le même temps l'ancienne Université, c'est-à-dire cet échafaudage monstrueux où l'instruction et l'éducation redevenaient l'objet d'un monopole, aussi bien que le sel et le tabac. Mais, je le répète, la masse presque entière de la nation était emportée par la confiance que lui inspirait Napoléon.
Les départemens du Piémont réunis à la France formaient déjà un gouvernement général, dont le commandement avait été d'abord confié au général Jourdan, puis au général Menou, qui l'occupait alors; mais je glisse sur cet objet, attendu que j'aurai à y revenir quand nous serons installés à Turin. Il ne faut pas que j'oublie que nous ne sommes pas même encore en route, puisqu'il s'agit seulement de l'érection de notre gouvernement en grande dignité de l'empire. Tout se fit de la manière la plus solennelle; l'empereur envoya un message au sénat, et le sénat y répondit le deux de février, par le sénatus-consulte suivant:
«art. I. Le gouvernement général des départemens au delà des Alpes est érigé en grande dignité de l'empire, sous le titre de gouverneur général.
»art. II. Le prince gouverneur-général jouira des titres, rangs et prérogatives attribués aux autres princes grands dignitaires.
»art. III. Dans l'étendue de son gouvernement, et lorsque Sa Majesté Impériale ne sera pas présente, il prendra rang avant les autres titulaires des grandes dignités et immédiatement après les princes français.
»art. IV. Il exercera dans les départemens au delà des Alpes les fonctions suivantes, concurremment avec les princes grands dignitaires, auxquels elles sont attribuées: