Le prince fut enchanté quand il reçut le magnifique diplôme de sa nomination. Le sénatus-consulte s'y trouvait relaté dans son ensemble, sur une belle feuille de peau de vélin, scellée du grand sceau de l'empire, revêtue de la signature de l'empereur, et, par ampliation, de celle de Cambacérès; enfin, rien n'y manquait.

À cette époque, la princesse Borghèse n'était point à Paris; sa santé, ou, si l'on veut, son caprice, l'avait engagée à passer la fin de l'hiver à Nice, ville dont le climat est si favorable aux médecins qui veulent envoyer mourir leurs malades ailleurs. L'empereur, cependant, avait donné à sa sœur un brevet de bonne santé au moins momentanée, en lui prescrivant d'accompagner son mari dans sa prise de possession du gouvernement général des départemens au delà des Alpes. L'empereur étant parti le trois d'avril, le prince quitta Paris le lendemain, accompagné du colonel Curto son premier aide-de-camp, pour aller rejoindre la princesse à Nice; et le reste du convoi se mit en marche le sept du même mois, comme on le verra dans le chapitre suivant. Si, au reste, je brusque un peu la fin de celui-ci, j'aurais le droit d'appeler cela du style imitatif: car on ne peut se figurer en quelle hâte chacun déguerpissait de Paris.


CHAPITRE II.

Le marronnier précoce et grande observation.—Voyage au devant du printemps.—Départ de Paris pour Nice.—La cour de l'hôtel Borghèse.—Les aides-de-camp du prince.—M. de Montbreton et M. de Clermont-Tonnerre.—Rapidité extraordinaire.—Point de changemens de température.—Arrivée à Lyon et le souper de cent écus.—Le vin de l'Ermitage.—Deux mois en une nuit.—Admirable climat du Comtat.—Tristesse des oliviers.—La bonne femme de Brignolles.—Trente-six francs et six généraux.—Les gorges de l'Estrelle.—Quatre millions de diamans et petit conseil.—Absence de voleurs et mauvais chemins.—Le golfe Juan et la rade d'Antibes.—Bonnes relations entre les voyageurs.—Le bal de madame de Luynes et déguisemens.—Don Quichotte et M. de Louvois.—Arrivée à Nice.—Maison de M. Vinaille occupée par la princesse Borghèse.—Conversation avec le prince en regardant la mer.—Coup d'œil admirable.—Histoire des statues du prince.—La vente forcée.—Emploi de dix-huit millions.—Le prince trompé par l'empereur.—Influence de la conduite de l'empereur sur le caractère de son beau-frère.—Commencement de désenchantement.—Commensaux de la princesse.—Madame de Chambaudouin, la lectrice et les dames d'annonces.—Blangini et ses premiers concerts.—Premier dîner à la cour.—Ma présentation à la princesse.—Paulette, petit nom d'amitié.—Portrait de Pauline.—Conversation et musique.—Singulier caprice de la princesse.—Exil d'une minute.—La princesse et la femme.—Le colonel Gruyer.—Le général Garnier, plan des Alpes maritimes et bon effet du hasard.—Promenade dans Nice avec M. de Clermont-Tonnerre.—Madame d'Escars en surveillance et lettre à l'empereur.—Souvenir d'une visite chez Fouché.—Ordre de l'empereur de parler toujours français.—Tous les jours une lettre à l'empereur.—Promenade sur mer et amabilité de Pauline.—La pointe de Monaco et lecture inattendue.—Préparatifs de notre départ pour Turin.


Si je ne profitais pas de cette occasion pour faire une observation que je renouvelle chaque année, quand je me trouve à Paris, aux approches du printemps, je me le reprocherais toute ma vie. Parmi les marronniers des Tuileries, qui s'élèvent en dôme au dessus des statues d'Hippomène et d'Atalante, il en est un dont la verdure se développe avant celle de tous les autres arbres de Paris; voilà vingt-cinq ans au moins que j'en fais la remarque et jamais je n'ai trouvé mon arbre en défaut. Il y a plus, comme j'en parlais un jour devant quelques personnes, une d'elles me fit voir dans les papiers de son grand-père la même remarque consignée et se rapportant parfaitement au même marronnier, par la désignation du lieu où il est situé. À présent me voilà soulagé, car depuis long-temps je brûlais de faire part au public de cette grande et utile observation; c'est aux naturalistes à déterminer la cause de ce phénomène. Mais, quel rapport, dira-t-on peut-être, entre cet arbre et...?—Pardon, si je vous interromps, mais il y en a beaucoup, comme vous l'allez voir. Le sept d'avril, jour de notre départ pour rejoindre le prince et la princesse à Nice, les gousses de mon arbre étaient à peine gonflées; enfin, dans les jardins hâtifs de Paris aucun signe encore de verdure, et nous allions voyager au devant du printemps! Ceci n'est point une exagération, comme on le verra tout à l'heure.

Le sept d'avril, à une heure après midi, la veille du jour où devaient commencer les promenades de Longchamp, la grande cour de l'hôtel Borghèse[84] retentissait du bruit des chevaux et des voitures de voyage. Six chevaux étaient attelés à une grande et commode berline, quatre à une dormeuse, et un onzième cheval était destiné au courrier à la livrée de l'empereur, chargé de commander nos relais sur toute la route. M. Louis de Montbreton, écuyer de la princesse, et roi du voyage en sa qualité d'écuyer, monta dans la dormeuse avec le colonel Gruyer, aide-de-camp du prince. La berline fut occupée par le chef de bataillon Henrion, le capitaine du génie Delmas, autres aides-de-camp du prince; M. Enard de Clermont-Tonnerre, chambellan de la princesse, et moi. Nous voilà partis.

Rien n'est plus doux que de voyager de la sorte; on va grand train, et pas une minute à attendre aux relais; aussi ne mîmes-nous que quatre heures moins un quart à franchir les quatorze lieues de Paris à Fontainebleau. Nous ne devions nous arrêter qu'une seule nuit pour coucher à Lyon. Le lendemain, quand le jour vint à poindre, point de changement sensible encore dans la température ni dans la végétation. Le second jour, entre Roanne et Tarare, quelques feuilles, mais rares, des amandiers et des cerisiers en fleurs nous annoncèrent le retour de la belle saison; et le neuf, nous arrivâmes de fort bonne heure à Lyon, où, moyennant une légère rétribution de trois cents francs, nous trouvâmes à l'hôtel de l'Europe, sur la place Bellecour, chacun un lit, un bain, à souper et à déjeuner le lendemain matin. C'était un peu cher, mais l'ordre était donné de ne point lésiner et de payer largement sur toute la route: aussi, en arrivant à Nice, ne resta-t-il pas grand'chose des dix mille francs destinés aux dépenses du voyage.

Partis de Lyon le dix, nous suivîmes la route qui longe les bords du Rhône à travers le Dauphiné; nous dînâmes à Thain, sur le terroir qui produit l'excellent vin de l'Ermitage, et nous ne manquâmes pas d'en remplir les caves de nos voitures, en nargue des droits-réunis. Nous traversâmes de nuit Montélimart, et le lendemain quel réveil pour nous! Sans exagération nous avions changé de climat; nous étions sous un autre ciel; le temps était magnifique, la campagne verte et riante comme elle l'est à Paris à la fin de mai; enfin c'était le printemps dans toute sa splendeur; nous avions vécu deux mois en une nuit: et nous arrivâmes à Avignon par une chaleur très-forte, tandis qu'à Paris, il n'était pas encore prudent de quitter le coin du feu. Ce changement de température, et la richesse de la végétation du Comtat, produisit sur moi une impression que je ne puis rendre; et mes compagnons, bien que plus expérimentés que moi en fait de voyages, en furent également frappés.