CHAPITRE V.
M. Alfieri de Sostegno.—Beauté et gravité d'un maître des cérémonies.—La femme morte d'ennui.—Trève de plaisanteries et caractère honorable de M. Alfieri.—Correspondances entre Turin et Cagliari.—Belle conduite de M. de Saint-Marsan envers Napoléon.—Singulier exemple de la mémoire de l'empereur.—Mes souvenirs et les proverbes de Sancho.—Mademoiselle Raucourt à Turin.—Usage de la langue française, remontant dans quelques localités au temps de Louis XIV.—Notre statistique dramatique à Turin.—Soirée à la cour.—Mademoiselle Raucourt, Jocaste et un Œdipe improvisé.—Représentations de mademoiselle Raucourt au théâtre Carignan.—Monrose et Perrier.—Le bâton de maréchal des comédiens.—Théorie morale de mademoiselle Raucourt, sur le principal et l'accessoire.—Récompenses données par l'empereur au général Menou.—M. de Menou remplacé par César Berthier, et les deux dissipateurs.—Folies de César Berthier et mécontentement de son frère.—Huissiers battus et intervention indispensable.—Charmante famille de César Berthier.—Esprit de mademoiselle Raucourt et leçon de convenance donnée à César Berthier.—Lettre du prince de Neufchâtel au prince Borghèse.—Mort de M. Visconti et désespoir du maréchal.—Plaintes confidentielles contre l'empereur.—Vive tendresse du prince pour sa mère.—Incroyable influence de la température sur son humeur.—Soixante mille francs d'aumônes par an.—Le prince malade d'ennui.—Arrivée à Turin du prince Aldobrandini.—Singulière ambition du dentiste de la cour et les dents des deux frères.—Le Pô et l'Eridan.—Un mot sur Turin.—Mugissemens d'un taureau d'airain et croyance des bonnes femmes.—La manie des alignemens.—La part de Turin dans les projets d'embellissemens de l'empereur.—Le nouveau pont de Turin.—Murmures contre la destruction d'une église.—Entêtement d'une madone, suivi de complaisance.—Cause sérieuse de la chute de l'empire et défi porté aux savans.—Apparition de Lucien à Turin sans qu'il voie sa sœur.—Palais de plaisance des rois de Sardaigne.—La Vennerie, Montcallier et Stupinis.—La cour à Stupinis.—Courte description.—Histoire de ma chambre.—L'empereur, la belle dame et l'aide-de-camp.—Bon voisinage du colonel Gruyer.—La chasse aux yeux d'un pape.—Tour d'écolier et utilité du blanc d'Espagne.—Bonne qualité du prince Aldobrandini, lettre de l'empereur et départ.—Présentation en habit de soldat et les épaulettes de colonel.—Le roi Joseph, à Stupinis.—Le Piémont pris en grippe par Pauline.—Caprices plus violens que jamais.—Départ de Pauline pour les eaux d'Aix et la cour sans femmes.
Ce que l'esprit humain a inventé de plus grand, ce que le génie des siècles a engendré de plus sublime, ce qui atteste le plus la dignité de l'homme, l'étiquette, puisqu'il faut l'appeler par son nom, n'était pas moins scrupuleusement observée à la petite cour de Turin qu'à la cour des Tuileries. La direction de cette sauve-garde des empires était confiée à M. Alfieri de Sostegno. Qu'il était beau dans l'exercice de ses fonctions de maître des cérémonies! Il me semble le voir encore! Le voilà, revêtu d'un habit bleu de ciel tout chamarré de broderies d'argent. Le voyez-vous, le corps légèrement appuyé sur la hanche gauche, le pied droit en avant, et de sa main droite se faisant une espèce de garde-vue? Savez-vous ce que fait notre maître des cérémonies dans cette attitude? Il lorgne, car il faut que vous sachiez qu'il lorgne toujours, même à table, et surtout au dessert, pour arrêter dans sa pensée quels sont les bonbons qu'il mettra dans sa poche. Son fidèle lorgnon, attaché en sens contraire à une bague, ne le quitte jamais, et c'est à l'aide de cet instrument que M. Alfieri surveille les grandes évolutions de l'étiquette. M. Alfieri a des cheveux noirs et un peu crépus. Or ceci, sachez-le bien, est une des conquêtes du prince Borghèse, car M. Alfieri a été poudré à blanc. Qu'il me soit même permis de dire ici par anticipation que ce fut pendant que Napoléon prenait Vienne pour la seconde fois, que son beau-frère, à la suite d'habiles négociations, amena M. Alfieri à quitter la poudre, et, qui plus est, à danser le grand-père.
Or, maintenant, voici bien autre chose. C'était un bruit généralement répandu dans la haute société médisante de Turin, que la femme de M. Alfieri était morte d'ennui; on allait même jusqu'à dire que son mari n'avait pas été étranger à ce crime involontaire. Madame Alfieri, m'a-t-on dit, était une femme fort agréable, douée des plus aimables qualités et d'une vertu que la calomnie elle-même n'aurait osé attaquer. Elle avait succombé, assurait-on, à la suite de nombreuses conversations, dont la dernière l'avait emportée, mais cela sans qu'il s'y fût joint aucun accident étranger: pas le plus léger symptôme de maladie, pas le plus petit accès de fièvre. D'abord, ennemi, comme doit l'être tout bon chrétien, de tout ce qui peut ressembler à de la médisance, je pris un pareil bruit pour un jeu de langues féminines; cependant, ayant eu souvent l'honneur de causer avec M. Alfieri, j'ai dû demeurer convaincu que cela était, sinon vrai, au moins très-possible.
Eh! mon Dieu! n'est pas amusant qui veut; et j'ai connu tels personnages qui, pour se donner la réputation d'hommes d'esprit, n'avaient trouvé d'autre moyen que de se renfermer dans un silence absolu. Tel était à Paris, dans ma jeunesse, M. Raymond Delaistre. Au surplus, M. Alfieri était un homme essentiellement honnête et d'une rigide vertu. Opposé d'abord à la cause française par attachement, par fidélité aux anciens rois de Sardaigne, il avait même subi un assez long exil en France, et, je crois, quelque temps de détention à Dijon; mais le trésor des grâces impériales était alors inépuisable pour ceux qui n'avaient été que les ennemis de la république française. Nous savions bien que la plupart des nobles piémontais n'avaient accepté de fonctions dans le gouvernement et de places à la cour qu'après avoir pris l'assentiment du roi de Sardaigne; nous savions bien qu'il existait encore quelques correspondances entre Turin et Cagliari; il y a plus, nous savions bien ce que contenaient ces correspondances, mais le gouvernement impérial était si fort qu'il n'y avait pas lieu à autre chose qu'à fermer les yeux quand il ne s'agissait que de vains regrets et de vœux qui nous semblaient insensés. À cette occasion je regarde comme un devoir de rendre justice à M. d'Auzers, car il n'était nullement du parti de la persécution.
Parmi les Piémontais il y en eut un dont la conduite envers l'empereur fut remarquablement noble et exemplaire. Je parle ici de M. de Saint-Marsan, frère de la marquise Dubourg. M. de Saint-Marsan et M. de Balbe étaient réellement les deux hommes les plus distingués du Piémont. Lors de la réunion des états du roi de Sardaigne à la France, Bonaparte, l'homme peut-être qui se soit jamais le mieux connu en hommes, ayant su apprécier les rares qualités de M. de Saint-Marsan, le fit venir et lui proposa de s'attacher à lui. À cela, M. de Saint-Marsan ne dissimula pas au premier consul l'attachement sincère qu'il conservait à ses anciens princes, qu'il nourrissait encore des espérances pour eux; et sa conclusion fut qu'il verrait plus tard, mais qu'il n'était pas encore temps. Loin de se plaindre de cette loyale franchise de la part d'un homme de conscience et de mérite, le premier consul n'en conçut que plus d'estime pour M. de Saint-Marsan. Ses dernières paroles même, et je puis certifier ce fait, restèrent si bien gravées dans la tête de Napoléon, que lorsqu'en mil huit cent cinq l'empereur s'arrêta à Turin, avant de se faire couronner roi d'Italie, ayant distingué M. de Saint-Marsan parmi les nombreuses personnes qui s'étaient rendues au Palais, il alla droit à lui, et lui dit: «Eh bien! monsieur de Saint-Marsan, est-il temps?—Oui, Sire.» Dès lors l'empereur compta dans ses conseils un homme capable et fidèle de plus: M. de Saint-Marsan fut fait conseiller d'état et quelques années plus tard nommé à l'ambassade de Berlin, où il servit la France avec toute la loyauté que l'on peut attendre d'un homme qui ne s'est pas montré trop empressé de servir.
J'enfile ces souvenirs, comme ils se présentent à ma mémoire, à la bonne franquette, absolument comme Sancho enfilait ses proverbes. Sans cela, s'il m'était donné de m'astreindre à quelque régularité, j'aurais déjà dû parler de mademoiselle Raucourt à Turin, des premières réceptions chez la princesse, de l'arrivée du prince Aldobrandini, de la position de Turin, de sa délicieuse colline et surtout de notre premier séjour à Stupinis. C'est ce que je vais essayer de faire, sans répondre toutefois qu'il ne me viendra pas quelque autre idée à la traverse.
Mademoiselle Raucourt avait obtenu un privilége pour l'exploitation d'un théâtre français dans le royaume d'Italie et dans les départemens au delà des Alpes. Ses comédiens étaient divisés en deux troupes, dont l'une demeurait à poste fixe à Milan. L'autre passait environ six mois à Turin, depuis la fin du carême jusqu'à la saison d'automne. Le reste de l'année elle devenait presque nomade, et allait donner des représentations tantôt à Gênes, tantôt à Alexandrie, et quelquefois à Casal, l'une des villes du Piémont où la langue française était le plus usitée, et c'était un reste traditionnel de la possession de Casal par la France, sous le règne de Louis XIV. J'ajouterai, en passant, que je remarquai la même chose à Pignerol et dans les vallées de la Tour et de Luzerne. Au mois de septembre, la troupe de mademoiselle Raucourt qui se tenait au théâtre Carignan, où l'on a vu mon début, cédait cette salle à une troupe d'Opéra Buffa, dont la clôture avait lieu le premier jour de l'Avent; pendant l'Avent point de spectacle, et le commencement du carnaval était signalé par l'ouverture du grand Opéra, dont la dernière représentation avait lieu le mardi gras. Clôture générale des théâtres pendant le carême, et jamais de représentation le vendredi. Joignez à cela deux autres petits théâtres, où venaient des comédiens italiens et des Buffi Caricali: le théâtre d'Angennes, faisant partie de la maison du marquis d'Angennes; et le théâtre Sutera, dans la rue du Pô: vous aurez alors une idée complète de notre statistique dramatique.
Ayant donc appris l'arrivée à Turin du prince et de la princesse, mademoiselle Raucourt, qui se trouvait alors à Milan, s'empressa de venir présenter ses hommages à Leurs Altesses; et elle donna plusieurs représentions au théâtre Carignan. Je la vis d'abord à la cour, à une soirée chez la princesse, où elle déclama plusieurs passages de nos poëtes tragiques, entre autres le songe d'Athalie, avec une réelle supériorité. La princesse, dans cette même soirée, voulut entendre Jocaste dans la grande scène de la double confidence; mais il manquait un Œdipe, et Pauline me métamorphosa en roi de Thèbes. Je dirai à cette occasion que je ne m'en tirai pas mal et même bien; car il faut absolument que l'outre qui renferme notre amour-propre crève par quelque endroit; et j'ai beau faire pour être modeste, je ne puis me dissimuler que j'ai de la prétention à bien dire des vers, et surtout des vers de tragédie. Au théâtre, nous eûmes Médée, Clytemnestre, Mérope, où un gros monsieur Chaperon vociféra le rôle de Polyphonte. En général, notre troupe tragique était médiocre, surtout en l'absence de mademoiselle Raucourt; mais notre troupe comique comptait de jeunes sujets qui annonçaient un vrai talent. Je puis citer parmi ceux-ci Monrose et Perrier, qui ont actuellement obtenu le bâton de maréchal des comédiens, c'est-à-dire la dignité de sociétaire à la Comédie française.