Mademoiselle Raucourt n'était point seulement une grande actrice; elle joignait à beaucoup d'esprit des manières très-distinguées, et se tenait parfaitement dans le monde. Sa morale était fort douce pour ses compagnes, cependant elle trouvait qu'il y avait un peu trop de luxe dans leur commerce de galanterie. «Je ne demande point, lui ai-je entendu dire, je ne demande point que ces dames soient des vestales; cela est trop difficile; mais je voudrais que l'on ne fît pas le principal de ce qui ne devrait être qu'un agrément, et tout au plus un accessoire.» Au surplus, mademoiselle Raucourt avait un tact exquis, et je pus en juger un jour où elle donna à César Berthier une leçon de convenance, et cela de la manière la plus délicate.

Le général Menou avait été nommé comte de l'empire, ce dont il ne se souciait guère, et grand-aigle de la Légion-d'Honneur, pour le dédommager de la perte de son gouvernement. L'empereur avait décidé en outre que, quelles que fussent ses fonctions, M. de Menou jouirait, sa vie durant, d'un traitement de trois cent mille francs; mais il ne voulut jamais lui permettre de revenir en France. Ayant résolu de former un gouvernement général des pays Toscans, l'empereur le nomma président de la junte d'organisation. Cette petite explication était nécessaire pour que César Berthier ne nous tombât pas des nues. Après le départ de M. de Menou, il fut appelé à Turin pour le remplacer dans le commandement de la vingt-septième division militaire; et je puis dire que, sous le rapport de la dissipation, il était impossible de trouver dans toute l'armée un homme plus digne de succéder au général Menou. César Berthier venait de Corfou, où il s'était signalé, comme précédemment à Naples, par les plus incroyables extravagances. Comme son frère le maréchal n'avait pas d'enfans, et que lui il avait un petit garçon de cinq à six ans, qui au reste était très-gentil, il lui avait donné une maison telle que devait être celle de l'héritier présomptif de la principauté de Neufchâtel. Par malheur, les carrossiers et les maquignons du futur monseigneur n'ayant pas été payés, César Berthier avait eu la douleur de voir ces impertinens créanciers saisir chevaux et voitures au moment où il sortait de Naples. Son frère avait souvent payé ses dettes, mais il ne voulait plus les payer à l'avenir, et il l'avait fait appeler à Turin, dans l'espoir que, se voyant écrasé par le luxe de la maison vraiment royale du prince Borghèse, il mettrait un frein à sa folle manie de briller. Mais le pli était pris, et il était bien difficile de le redresser: aussi César Berthier passa-t-il quelquefois son temps entre des huissiers le matin et des fêtes le soir. Or les huissiers n'étaient nullement de son goût, et je me rappelle que nous fûmes obligés d'intervenir dans une petite affaire où il avait traité ces noirs plumitifs comme il n'est permis de le faire que dans les comédies. Le prince avait payé douze mille francs, par égard pour le prince de Neufchâtel qu'il aimait beaucoup, et ainsi tout s'était arrangé. Au surplus, si César Berthier ne jouissait d'aucune considération personnelle, sa charmante famille était digne du plus grand intérêt. Madame Berthier était une femme presque aussi bonne que malheureuse, et outre leur fils ils avaient trois filles dont deux étaient déjà de grandes personnes. L'une des deux était extrêmement jolie, et toutes deux charmantes de manières. Un jour donc, me trouvant à dîner chez César Berthier, celui-ci tenait des propos tellement lestes, malgré la présence de ses filles, que nous en étions réellement à la gêne; mademoiselle Raucourt surtout, qui se trouvait placée entre lui et moi, et à laquelle il s'adressait. Elle affectait de ne pas répondre, et le général insistait d'autant plus: enfin de guerre lasse, mademoiselle Raucourt se retourne de son côté, et lui dit d'un ton demi-solennel, en lui montrant ses filles: «Général, quel âge ont ces demoiselles?...» César Berthier comprit, et immédiatement nous nous hâtâmes de donner un autre tour à la conversation, pour que cela eût l'air de passer inaperçu. Il faut convenir que c'était une chose assez curieuse que de voir une actrice rappeler à un père de famille le respect qu'il doit à l'innocence de ses enfans.

Cependant, vers cette époque, César Berthier venait de recevoir un assez rude échec dans ses rêves de future principauté pour son fils. Le prince de Neufchâtel venait d'épouser une princesse de Bavière, et gare aux héritiers directs. Le pauvre maréchal! Je me rappellerai toujours quelle lettre douloureuse il écrivit au prince Borghèse à la mort de M. Visconti, qui eut lieu six semaines environ après son mariage. «Mon cher prince, lui disait-il, vous savez combien de fois l'empereur m'a pressé d'engager madame Visconti à faire divorce avec son mari et de l'épouser. Mais le divorce a toujours répugné à mes principes d'éducation. J'attendais tout du temps. Aujourd'hui madame Visconti est libre, et je pourrais être le plus heureux des hommes. Mais l'empereur m'a forcé à un mariage qui m'empêche d'épouser la seule femme que je puisse jamais aimer. Ah! mon cher prince! tout ce que l'empereur a fait pour moi, tout ce qu'il pourra faire encore, ne sera jamais capable de compenser le malheur éternel auquel il m'a condamné.» Toute la lettre de Berthier était sur ce ton, et bien que je cite de mémoire, je puis répondre de la parfaite exactitude du fragment que l'on vient de lire. Il est bien sûr que Berthier rappelait au prince que l'empereur lui avait souvent conseillé le divorce de madame Visconti, et le prince me dit qu'effectivement Berthier le lui avait dit plusieurs fois. Berthier parlait aussi de son frère, de tous les désagrémens que lui causait sa conduite et de la ferme résolution où il était de ne plus rien faire pour lui.

Dès le jour de notre arrivée à Turin, le prince avait écrit à Rome, à sa mère et à son frère. Je ferai remarquer ici, comme une chose parfaitement honorable pour le prince, que la vénération qu'il avait pour sa mère était un véritable culte. Elle était née princesse Salviati. Son fils avait pour elle une tendresse que rien ne peut égaler, et quand il la perdit, il fut dans une profonde affliction qui dura beaucoup plus long-temps que ne semblait le comporter la frivolité de son caractère; elle lui écrivait des lettres adorables, et chaque fois qu'il en arrivait une au prince, le moment aurait été bien choisi pour les solliciteurs qui auraient eu quelque chose à lui demander, car cela le mettait toujours dans des dispositions bienveillantes. Au surplus, je n'ai jamais connu un homme dont le caractère fût soumis, à l'égal de celui du prince Borghèse, à l'influence de la température: le ciel était-il pur, l'air rare, le soleil brillant? il était gai, allègre, bien dispos, très-obligeant; mais le temps était-il couvert, brumeux? le vent soufflait-il de l'ouest? il devenait morose, et il n'y avait rien de bon à en espérer. Quelquefois il convenait lui-même de cette fâcheuse influence, et me disait qu'elle était tellement puissante, tellement active sur lui, qu'il lui était impossible d'en triompher. Il importait donc beaucoup avec lui de consulter le baromètre. Le prince était essentiellement bon, mais égoïste et avare, si ce n'est envers les pauvres, pour lesquels il avait fixé dans son budget de dépenses une somme annuelle de soixante mille francs, sans que la gazette de Turin s'extasiât tous les matins sur l'inépuisable bonté du meilleur des princes. Cette propension à la charité était en même temps un hommage à sa mère, dont la bienfaisance était proverbiale à Rome. Mais, par une de ces contradictions si communes chez les hommes et surtout chez les princes, tout en faisant donner aux pauvres, il avait la plus invincible répugnance à donner quoi que ce fût lui-même.

Le prince était atteint de la plus fatale de toutes les maladies, de l'ennui. Il s'ennuyait, parce qu'il avait un insurmontable dégoût pour toute occupation sérieuse; quand il n'était pas à cheval, en voiture, à table, au bal ou au spectacle, il fallait qu'il fût couché; jamais je ne lui ai vu prendre un livre, et de tous les journaux que nous recevions, le seul qu'il lût habituellement était le journal des modes. Il aurait aimé à avoir une société particulière, à vivre bourgeoisement, mais sa position ne le lui permettrait pas. Combien de fois ne regretta-t-il pas cette première société qu'il avait eue à Paris chez le concierge de l'hôtel d'Oigny! Et combien de fois aussi, lorsque je lui disais ce que je comptais faire le soir, ne me dit-il pas: «Ah! vous êtes heureux, vous; vous allez chez madame Dubourg; vous allez rire, vous amuser... Et moi!... Allons, il faut que je fasse mon métier de prince: je vais m'ennuyer.»

Son frère, ayant su son arrivée à Turin, quitta Rome et s'empressa de venir le rejoindre. Ce fut pour le prince un moment de vive satisfaction, car les deux frères étaient parfaitement unis et s'aimaient beaucoup tous les deux. Le prince Aldobrandini n'était pas très-riche, et le prince Borghèse l'était immensément; mais celui-ci avait soin que son frère tînt un état convenable à sa position. Le prince Aldobrandini était fort bon, très-gai, sans aucune espèce de morgue, très-simple dans ses manières, enfin ce que l'on appelle dans le monde un excellent garçon. Quant à son éducation, elle avait été malheureusement pareille à celle de son frère aîné. Sa présence donna du mouvement à la cour, et fut cause d'une anecdote qui me parut trop plaisante pour que je ne la rapporte pas ici. Le dentiste de la cour, dont j'ai oublié le nom, vint un matin chez moi pour voir si j'avais besoin de ses services, et je lui dis que je n'en avais nul besoin, ce qui était heureusement vrai. Comme il ne s'en allait pas, je vis qu'il avait quelque démangeaison de causer avec moi, et comme j'étais de loisir, je lui adressai sur Turin quelques-unes de ces questions oiseuses qui équivalent à un interrogatoire en règle sur la pluie et le beau temps. Après quelques propos échangés: «Monsieur, me dit-il, le prince Aldobrandini est un prince bien aimable.—Sans aucun doute. Est-ce que vous l'avez-vu?—J'ai eu cet honneur; je sors de chez lui... Ah! quel dommage que ce ne soit pas lui qui soit le gouverneur général!...—Comment?... que dites-vous là?... Est-ce que le prince Camille...?—Ah! Monsieur, je ne dis pas... Le prince Camille est aussi, sans doute, un prince bien aimable... Mais...—Comment, mais?—Tenez, je vais vous dire. Son altesse impériale a des dents magnifiques; elle ne me fait jamais appeler; mes fonctions sont nulles; bref, je ne suis rien. Au lieu que si c'était le prince Aldobrandini!... D'après l'état de ses dents, que je viens d'examiner, j'ai lieu de penser qu'on me manderait souvent; je serais quelque chose. Il est bien permis de songer un peu à soi.» Je fus, je l'avoue, fort égayé de la noble ambition de notre arracheur de dents.

Turin passe avec raison pour une des plus jolies villes de l'Europe, et en est probablement la plus régulière. Mais, la main sur la conscience, il faut convenir que cette régularité même a quelque chose de monotone et par conséquent de triste. C'est une ville d'une forme à peu près ovale, située à l'extrémité de la plaine qui descend de Rivoli, par une pente douce, jusqu'aux bords du Pô. Du Pô!... Au seul nom de ce fleuve, je ne saurais contenir ma mauvaise humeur contre les modernes qui ont baptisé d'une manière si ignoble ce superbe Eridan que Virgile avait couronné roi des fleuves. Tous les dictionnaires de géographie vous diront d'ailleurs, avec cette douce fierté que donne l'érudition, que Turin se nommait Augusta Taurinorum, du nom d'Auguste, et à cause des magnifiques taureaux qui, dès l'antiquité, creusaient les sillons de ses campagnes. La ville de Turin en avait conservé un taureau pour armoiries, et quand les Français y arrivèrent, un taureau d'airain s'élevait sur le sommet d'une haute tour située dans la grande rue de Suze. Malheureusement la tour s'avançait un peu sur la rue; elle devint donc victime de la rage des alignemens, et le taureau antique fut confiné dans quelque cave souterraine de la mairie. Or ne plaisantez point sur ce taureau; tout d'airain qu'il était, il mugissait presque aussi bien qu'un de ses pareils en chair et en os. Comme le prince Borghèse, il avait une profonde antipathie pour le vent; quand le vent soufflait avec violence, il mugissait de toutes ses forces. Alors les bonnes femmes de Turin se signaient, et disaient que le taureau était en colère contre la tempête. Bien est-il vrai que des philosophes ont prétendu que ce mugissement, s'il a existé, provenait du son produit par le vent lui-même qui s'engouffrait avec violence dans le taureau qui était creux, et le faisait ainsi retentir. J'en demande bien pardon aux philosophes, mais ici je suis tout-à-fait du parti des bonnes femmes: le taureau était en colère.

Nous ne fûmes point coupables de la suppression du taureau; ce crime se rapporte, je crois, au gouvernement du général Jourdan; mais nous en commîmes un qui fit bien autrement crier les bonnes femmes. Turin avait sa part dans les immenses projets de l'empereur pour l'embellissement des principales villes de l'empire. Déjà les anciennes fortifications de la ville n'existaient plus; aux remparts avaient succédé des boulevards plantés en promenades et qui commençaient dans l'été à dessiner autour de Turin un cercle de verdure; mais il restait encore à former une esplanade unie et régulière sur le terrain qui sépare la ville de la rive gauche du Pô; un abord plus vaste était en effet indispensable au devant du pont magnifique que l'on allait substituer au vieux pont tout démantelé qui conduisait à la colline, à la Vigne-de-la-Reine et à l'embouquement de la route de Montcallier et d'Alexandrie. Quelques vieilles maisons étaient encore debout sur cet emplacement; mais de là ne venaient pas les difficultés: il y avait une église, et dans cette église une madone en grande vénération, une madone qui passait pour avoir plus de caractère que madone de pierre ou de marbre en ait jamais eu. On commençait à murmurer dans le peuple sur l'impiété des Français, qui ne respectaient point le temple de la sainte femme; et les églises ne désemplissaient pas, sans doute pour attirer sur nous les bénédictions d'en haut. Enfin le peuple se rassura quand la croyance se fut répandue que la madone était parfaitement décidée à ne point descendre de sa niche, et qu'elle écraserait le premier téméraire qui oserait porter sur elle une main sacrilége. Cependant la madone changea d'avis; par une belle nuit elle se laissa enlever sans former la moindre opposition, et les bonnes femmes demeurèrent dûment convaincues que cela nous porterait malheur. Eh bien! que diriez-vous si, à moi, aujourd'hui, il me plaisait d'assurer que l'enlèvement de la madone de la porte du Pô a été la cause évidente de la chute de l'empire, bien qu'elle n'ait eu lieu que six ans après? Messieurs les membres de l'Académie des Sciences, comment feriez-vous pour me prouver le contraire? Diriez-vous que je n'ai pas le sens commun?... C'est possible, mais ce n'est pas une preuve.

Il y avait au plus une quinzaine de jours que nous étions à Turin quand le prince fut informé que Lucien avait quitté Rome et se dirigeait sur le Piémont pour voir sa sœur. La princesse comprit facilement qu'une pareille entrevue serait de nature à déplaire beaucoup à l'empereur, et comme le courrier porteur de cette nouvelle ne précédait Lucien que de peu de temps, on se détermina à aller s'établir à Stupinis, où il était déjà arrêté que la cour irait passer quelque temps, mais seulement un peu plus tard. Lucien vint en effet; mais sur les observations qui lui furent faites par la personne chargée de le recevoir, il rebroussa chemin après avoir dîné au palais, et sa courte apparition fut tenue si secrète que très-peu de personnes en eurent connaissance.

J'avais déjà dirigé quelques-unes de mes promenades du côté de Stupinis, qui est à Turin ce que Saint-Cloud est à Paris. C'est un élégant pavillon qui s'élève en dôme surmonté d'un cerf de bronze doré. Cet attribut annonçait que Stupinis n'était qu'un rendez-vous de chasse; en effet les rois de Sardaigne étaient dans l'habitude d'y ouvrir ponctuellement les chasses chaque année et d'y célébrer la saint Hubert; mais ils ne l'habitaient pas. Leurs palais de plaisance étaient la Vennerie et Montcallier. La Vennerie, à une lieue et demie à peu près de Turin, était un palais immense, à en juger par ses débris. Effectivement la Vennerie avait été abattue et son parc dévasté en partie, lors de la révolution du Piémont. Il restait cependant quelques fragmens de bâtimens, par exemple un petit appartement au rez-de-chaussée, boisé en vieux laque de Chine; les écuries étaient intactes, et elles devraient servir de modèle aux architectes chargés de faire de pareilles constructions de luxe. Il y en a une entre autres destinée à contenir cent chevaux. C'est un bâtiment long et voûté, sans étage supérieur; les chevaux sont rangés des deux côtés, et la voie du milieu est assez spacieuse pour qu'une voiture y passe commodément; en outre, on y a ménagé un courant d'eau qui coule sans cesse. Quant au palais de Montcallier, il est situé à l'extrémité de la colline, à une grande lieue de Turin, sur la route d'Alexandrie. On en avait fait un hôpital militaire. De ce point, la vue est admirable et s'étend sur l'immense plaine du Piémont sillonnée par le Pô, les deux Doires et quelques torrens. Parmi ces torrens, il en est un, le Sangon, qu'il faut traverser pour aller à Stupinis. Pendant l'été ce n'est rien; il n'y a alors qu'un suintement d'eau, tout juste ce qu'il en faut pour tenir des grenouilles en joie; mais à la fonte des neiges, ou après un violent orage, c'est tout autre chose; les communications entre Turin et Stupinis deviennent impossibles.