Le palais de Stupinis est assez régulièrement bâti. Le dôme dont j'ai parlé est d'une grande élégance. Au rez-de-chaussée de ce dôme sont douze grandes cheminées, où les chasseurs se séchaient quand ils avaient été surpris par la pluie; et dans l'intervalle des cheminées douze grandes portes, dont six sont vitrées, et donnent, trois sur le perron de la cour, trois sur le perron du jardin; les autres conduisent à autant d'appartemens et à un escalier par lequel on monte au milieu du dôme, à une galerie pratiquée à l'endroit où la coupole commence à s'arrondir: et de cette galerie on communique avec les appartemens du premier étage. Il y a en outre, à gauche en arrivant, un assez long bâtiment dont l'extrémité forme angle droit avec la façade du palais. Le premier étage de ce bâtiment est traversé par un corridor, aux deux côtés duquel règne une suite de fort jolis appartemens; c'est là que nous fûmes logés, et j'eus en partage l'appartement même qui avait été témoin d'une scène nocturne fort singulière, mais que je rapporterai très-succinctement parce que je suppose qu'on la connaît déjà.

Dans la chambre donc que j'occupais avait été logée une des dames de Joséphine quand l'empereur habita le palais de Stupinis à l'époque du couronnement d'Italie. L'empereur avait une clef qui ouvrait toutes les portes. Il entre une nuit dans la chambre de la dame en question, muni d'une lanterne sourde, s'asseoit devant la cheminée, et se met en devoir d'allumer les bougies. Hélas! la belle dame n'était pas seule. Pourquoi? Je n'en sais rien; c'est peut-être parce qu'elle avait peur des souris, dont il y avait beaucoup à Stupinis. Quoiqu'il en soit, un aide-de-camp de l'empereur se trouvait par hasard dans le lit de la dame quand Napoléon entra. L'aide-de-camp, au premier bruit de la clef dans la serrure, pensant bien que l'empereur seul pouvait venir à cette heure, s'était laissé glisser dans la ruelle, entraînant avec lui tout ce qui pouvait témoigner de sa présence. Cependant l'empereur s'était approché de la belle, qui feignait de dormir; que voit-il?... Horreseo referens!... Il voit... précisément ce vêtement que Louvet a si heureusement surnommé, à l'usage des oreilles de bonne compagnie, le vêtement nécessaire; car qui est-ce qui oserait dire une culotte? Ce n'est pas moi, assurément. Je me figure l'empereur les yeux fixés sur la fatale pièce de conviction. À cette vue, il dit d'un ton sévère, mais calme: «Il y a un homme ici! Qui que vous soyez, je vous ordonne de vous montrer.» Il n'y avait pas à tortiller; il fallut obéir, et l'empereur, reconnaissant son aide-de-camp, lui dit seulement: «Habillez-vous! L'aide-de-camp s'habilla et sortit. Je ne sais malheureusement pas ce qui se passa ensuite entre l'empereur et la belle dame; mais, selon toute probabilité, elle dut commencer par essayer de faire croire à l'empereur qu'il se trompait: je sais seulement que le lendemain, à l'heure du lever, l'aide-de-camp était dans ses petits souliers; que, cependant, il y parut, parce qu'il ne pouvait faire autrement. Il en fut quitte pour la peur, car jamais l'empereur ne lui dit un mot qui pût lui faire croire qu'il se souvenait de la scène nocturne de ma chambre de Stupinis.

L'appartement qu'occupait mon bon colonel Gruyer était contigu au mien, et nous nous entendions si facilement à travers la cloison qui nous séparait, que cela explique comment l'aventure que je viens de raconter n'a pas été perdue pour la postérité. Une voisine fut indiscrète, et il est peu probable que l'empereur, l'aide-de-camp ou même la dame en aient jamais parlé à personne. Nos appartemens étaient composés de deux chambres et ornés d'un grand nombre de portraits de papes. Gruyer un jour eut la singulière fantaisie de leur tirer aux yeux avec un pistolet, et, comme il y était très-adroit, à l'aide de deux balles il aveugla effectivement l'effigie d'une sainteté; j'essayai d'en faire autant, mais, comme j'étais moins habile, je n'atteignis pas l'œil auquel je visais; de sorte que, grâce à ma maladresse, je n'ai réellement à me reprocher que le nez d'un page. Nous fîmes cette belle équipée un jour qu'il n'y avait personne au palais. Un autre jour nous voulûmes nous éclaircir d'un doute, et pour cela nous eûmes recours à un tour pardonnable au plus à des écoliers. Nous soupçonnions depuis quelques jours que, lorsque tout le monde était endormi, un de nos voisins sortait de sa chambre pour aller... je ne vous dirai pas où, et avait grand soin de rentrer avant le jour. Pour nous en assurer, nous imaginâmes de broyer un pain de blanc d'Espagne, et de répandre cette poussière devant la porte de notre voisin après que nous le sûmes rentré chez lui. Le lendemain, à la pointe du jour, nous vîmes dans le corridor des empreintes de pieds marquées en blanc, précisément dans la direction que nous soupçonnions, et nous fîmes tout disparaître avant que personne fût levé dans le palais.

Le prince Aldobrandini, qui ne faisait pas le prince du tout, allait ordinairement passer la soirée à Turin; et comme le prince et la princesse se retiraient de bonne heure, chacun dans leur appartement, nous nous réunissions le soir chez madame de Cavour, dame d'honneur de la princesse. Là se trouvaient réunies toutes les personnes du service, les lectrices, les aides-de-camp et moi. Le temps se passait en conversation et à raconter des histoires jusqu'au retour du prince Aldobrandini; alors on prenait du thé, des glaces, et l'on jasait encore jusqu'à minuit ou une heure du matin.

Cependant, nous venions de recevoir des dépêches de Bayonne, dans lesquelles se trouvait une lettre de l'empereur qui disait au prince de lui envoyer son frère. Son départ fut immédiatement fixé au lendemain, et alors fut entamée la question de savoir dans quel costume le prince Aldobrandini se présenterait à l'empereur. Cela paraissait regarder spécialement le chambellan directeur de la garde-robe; cependant le prince m'en parla, je ne sais par quel hasard. Je lui dis que selon moi ce qu'il y avait de mieux à faire pour son frère, c'était de se présenter en habit de simple soldat; que c'était un moyen de témoigner à l'empereur l'intention de le servir, sans faire aucune demande de grade, et que c'était une chose que Sa Majesté ne pouvait manquer d'apprécier. Ce conseil transmis au prince Aldobrandini par son frère fut adopté, et ce fut alors, ainsi que je crois l'avoir dit tout au commencement de ces souvenirs, que le prince Aldobrandini fut nommé colonel du quatrième régiment de cuirassiers.

Après le départ du prince Aldobrandini, le prince eut la visite de son beau-frère Joseph, qui venait d'être promu au trône de Naples. Son arrivée mit tout en mouvement; car un prince qui reçoit un roi, c'est presque comme un chef de bureau qui a l'honneur de donner à dîner à son chef de division. J'eus l'occasion de causer quelques momens avec Joseph, qui me parut fort simple, et ne faisant pas du tout le roi. Il ne resta qu'un jour à Stupinis, où l'on compta sur sa présence pour tempérer les caprices de la princesse qui étaient alors dans leur lune rousse. Depuis quelque temps elle avait pris le Piémont en grippe, et ne voulait plus absolument y rester. Mais les ordres de l'empereur ne lui permettaient pas de revenir en France, et sur cela même elle n'entendait plus raison. Dans ses charmantes fureurs, elle disait qu'elle était citoyenne française, qu'elle ne voulait plus être princesse, que son plus beau titre était celui de veuve du général Leclerc, qu'elle avait vingt mille livres de rentes qui ne lui venaient pas de l'empereur, qu'elle aimait mieux vivre comme une simple bourgeoise que d'être tyrannisée, que le climat de Turin lui était mortel, qu'on voulait la tuer, enfin tout ce qui peut traverser un cerveau féminin. Alors elle se disait malade, et pour prouver qu'elle l'était en effet, elle prenait médecine sur médecine. Elle en fit tant qu'il fallut bien consentir à ses désirs, et elle partit pour les eaux d'Aix en Savoie; de sorte que nous voilà maintenant avec une cour sans femmes, ce qui est bien plus tranquille, mais beaucoup moins amusant.


CHAPITRE VI.

Manie des Français de se prendre pour termes de comparaison.—Usages piémontais.—Les dames romaines et la valeur du temps.—Singulière signification d'un mot français en Piémont.—Mœurs piémontaises.—Bizarrerie d'un jaloux.—L'empereur content de nous.—Quelques souvenirs sur la suite de Pauline.—Organisation de ma table et les capitaines de garde au palais.—Madame Hamelin, mérite et résignation.—La lettre de recommandation.—Histoire véridique du capitaine Poulet.—Son portrait, sa jeunesse et sa femme.—Bonnes manières des officiers sortis des pages et des gendarmes d'ordonnance.—Motifs de l'empereur en créant les gendarmes d'ordonnance.—Craintes et plaintes de quelques chefs de l'armée.—Licenciement des gendarmes d'ordonnance.—Le capitaine Aubriot.—Détails curieux sur le corps licencié.—Le général Montmorency, d'Albignac, et leçon de hiérarchie militaire.—Notre gouvernement un joli petit royaume.—M. Vincent de Margnolas, préfet de Turin, conseiller d'état à vingt-sept ans.—Jeu inouï de la fatalité.—Le naissance et la mort ensemble sous le même toit.—Position de nos neuf départemens.—Notre statistique préfectorale.—M. de Chabrol notre préfet modèle.—M. Bourdon de Vatry à Gênes.—Nos trois départemens maritimes.—Somnolence du préfet de Chiavari.—M. Nardau à Parme; bal le vendredi-saint et destitution immédiate.—M. Robert, préfet de Marengo.—Mot remarquable de l'empereur sur Alexandrie.—M. de la Vieuville, chambellan de l'empereur.—Convoitise d'un département et envoi dans un autre.—M. de la Vieuville, préfet de Coni.—M. Soyris et le beau idéal d'un directeur des douanes.—Auto-da-fé de marchandises anglaises.—Saisie de soixante cachemires adressés à Joséphine.—Sévérité de l'empereur.—Le quintal de tableaux de Raphaël!—Le département de la Doire, Ivrée et madame Jubé.—Promenade à Racconiggi.—Le souper impromptu et la cave de Garda.