Cette disposition à la convoitise est assez naturelle dans un enfant gâté, et n'a rien qui doive surprendre, puisque beaucoup de grandes personnes ne s'en guérissent jamais radicalement. Qui, par exemple, n'a entendu parler à Turin du marquis décrié, qui jouissait d'une fortune immense, et chez lequel le vol était une manie? Il ne vivait plus quand nous arrivâmes en Piémont, mais j'en ai entendu raconter aux personnes les plus dignes de foi des choses qui passent toute croyance. Ainsi, par exemple, le marquis de Prié n'allait nulle part sans mettre quelque chose dans ses poches; le soir, quand il était couché, son valet de chambre en faisait l'inventaire, rangeait en ordre les montres, bijoux, couverts d'argent, tabatières que le marquis s'était appropriés, et comme on savait les différentes maisons où il avait été, tous ces objets étaient remis à leurs propriétaires par les soins du fidèle valet de chambre, et M. de Prié, tout en recommençant le lendemain, ne s'enquerrait jamais de son butin de la veille. Le même personnage, m'a-t-on dit, avait bien encore une autre manie, mais qui, pour lui, était entièrement un objet de luxe; il se plaisait à pourvoir à la dépense et aux fantaisies de deux ou trois beautés, et c'était les seules personnes de sa connaissance auxquelles il ne dérobât rien; il en jouissait absolument comme ces gens qui ont une loge à l'Opéra pour la prêter à leurs amis, mais qui ne vont jamais au spectacle. Madame de Prié s'était montrée, parmi les dames piémontaises, une des plus opposées à l'empereur, opposition qu'elle avait expiée par plusieurs années de détention, et qu'elle expiait encore en mil huit cent-huit, par un état de surveillance assez rigoureux; l'allégement de cette peine, et plus tard la rentrée en grâce de madame de Prié, furent encore de ces choses que l'empereur accorda aux sollicitations de son beau-frère, aussi bien que la permission de revenir à Paris pour la famille de Tourzel, qui était exilée à Turin. Le fils de madame de Prié, Démétrius fut nommé auditeur au conseil-d'état et ensuite l'un des maîtres des cérémonies de la maison de l'empereur, charge dont les fonctions lui allaient beaucoup mieux que celles de son premier emploi.

En général il y avait bien à Turin quelques hommes de mérite, mais très-peu qui s'élevassent au dessus d'un certain niveau, surtout pour l'exercice d'un emploi public d'un ordre élevé. Je me rappelle très-bien qu'un jour le prince reçut une lettre de l'empereur dans laquelle il lui demandait une liste, accompagnée de notes, des hommes les plus notables du Piémont, avec indication de ceux qui paraîtraient dignes d'entrer au sénat, d'être appelés au conseil-d'état, ou de remplir des fonctions de préfet. Nous passâmes en revue à cette occasion le haut personnel de nos sujets délégués, et s'il faut le dire, nous ne trouvâmes pour le conseil-d'état que M. de Balbe, puisque M. de Saint-Marsan y était déjà. L'illustre La Grange, comme l'on sait, était de Turin, mais je ne cite jamais un génie hors de ligne quand je parle d'hommes d'un mérite élevé. La Grange n'était que sénateur, mais c'était un honneur pour le sénat bien plus que pour lui, comme c'est une gloire pour l'Académie française de compter dans son sein M. de Chateaubriand, dont la renommée européenne aurait pu se passer d'être en même temps académicienne. Au surplus, si nous nous trouvâmes pauvres en personnages dignes de siéger dans le conseil-d'état, la matière sénatoriale nous parut plus riche; nous ne le fûmes guère en hommes de haute administration; mais quel luxe quand nous en vînmes aux hommes de cour! Le Piémont aurait pu à lui seul défrayer la moitié des cours de l'Europe en chambellans, en écuyers et en majordomes.

Parmi les sénateurs piémontais il y en eut qui ne durent leur entrée au sénat qu'à leur nom et à leur fortune: tel était M. de Barolo, le plus riche seigneur du Piémont, et dont l'influence était grande sur une classe assez nombreuse de Piémontais qui voulaient bien être sujets de l'empereur, mais auraient voulu en même temps n'être pas Français. Ceux-ci auraient souhaité que l'empereur fît du Piémont un royaume à l'instar du royaume d'Italie, et qu'il eût ajouté à ses titres celui de roi du Piémont dont il aurait délégué la vice-royauté. Il est probable que l'empereur ne goûta jamais cette idée; car nous ne pûmes faire autrement que de lui en donner connaissance à titre de renseignement sur les opinions, et jamais ce ne fut de sa part l'objet d'une observation. Jusqu'à un certain point les Piémontais se seraient cependant résignés assez volontiers à être Français, si cela ne les eût pas rendus les compatriotes des Génois. Au moment où j'écris ceci, je ne sais comment les choses se passent au delà des Alpes, mais il me paraît inévitable qu'au premier mouvement qui éclatera en Italie il y ait séparation forcée entre Gênes et le Piémont. À l'occasion de cette inimitié je me rappelle un fait qui, pour être puéril, n'en est pas moins caractéristique. Il eut peut-être mieux trouvé sa place quand je parlerai de notre voyage à Gênes; mais puisqu'il vient se glisser dans mon propos, le voici.

Il faut d'abord que vous sachiez que le prince Borghèse avait un chien superbe nommé Mérinos; et ce nom lui allait supérieurement, car il était doux comme un agneau; bien fait de sa personne, et d'une courtoisie digne des plus beaux temps de la chevalerie. Mérinos ne recevait jamais une politesse sans la rendre, et pourtant il avait sa part dans nos grandeurs d'emprunt. Il n'habitait pas un chenil vulgaire, comme ses pareils; il était servi par un domestique qui en prenait soin, et dînait à ses heures. La nature avait sans doute beaucoup fait pour Mérinos, mais il devait son principal mérite à une brillante éducation. Son gouverneur lui avait enseigné à tenir en arrêt une perdrix au point qu'avec lui il n'était pas nécessaire d'avoir un fusil pour aller à la chasse; sa réputation et son mérite étaient connus même des rois, car le roi Jérôme avait demandé au prince d'en faire l'échange contre un cheval à choisir dans ses écuries. Mérinos était de tous nos voyages, et voilà comment il se trouva à Gênes.

Un jour donc que je descendais du palais Durazzo où logeait le prince, j'aperçois, au bas du grand-escalier, M. de Montealto, gendre de M. de Saint-Marsan et l'un des écuyers du prince, en grande conversation avec Mérinos. J'écoute sans être vu, et j'entends M. de Montealto qui le caressait, en lui disant: «Viens, mon bon chien; viens, mon bon Mérinos. La... la... Tu n'es pas un Génois, toi!» Je vous le demande: cela est-il caractéristique? Est-ce chose facile d'amalgamer deux peuples dont l'un félicite un chien de ne pas appartenir à l'autre?

La société de Turin offrait des hommes de mérite, sans doute, mais c'étaient plutôt des hommes d'étude que des hommes d'action. Tels étaient M. Alexandre de Saluces, homme prodigieusement instruit, et M. de Grimaldi. Je fis la connaissance de ces messieurs chez la comtesse de Salmours, où je crois vous avoir dit que je fus présenté par M. de Luzerne, notre gouverneur de Stupinis, qui lui-même était fort aimable. Madame de Salmours recevait peu de femmes; la marquise Dubourg presque seule y venait assez assidûment: mais son salon était le rendez-vous des hommes les plus distingués de la société. Madame de Salmours était Saxonne; son mari était Piémontais, mais ne vivait point à Turin. Je passai chez elle des soirées dont le souvenir me charme encore, car on y jouissait de cette liberté qui fait la douceur de la vie sociale quand elle ne va pas trop loin, ce qui ne peut être à redouter entre personnes bien élevées. Madame de Salmours avait long-temps habité Paris qu'elle aimait beaucoup, et se plaisait fort à en parler. Sans être belle, elle était très-agréable; ses cheveux blonds attestaient assez son lieu natal, que décelait en même temps un reste presque imperceptible d'accent allemand, ce qui mettait son parler en harmonie parfaite avec un peu d'abandon qui semblait naturel en elle.

Ce fut chez Madame de Salmours que je fis connaissance avec M. de Villette, de la même famille que celui qui était devenu fameux par son alliance avec Voltaire. C'était un homme tout rond, tout simple, fort gai, et ne manquant pas d'esprit. Je me liai avec lui de relations habituelles; nous fîmes même ensemble, je me le rappelle, le voyage de la Superga; voyage que je vous demande la permission de vous raconter, après, toutefois, vous avoir dit un mot du bal qui précéda notre excursion ascendante.

Il serait difficile de supposer une fête plus élégante et plus brillante que celle que donna le prince Borghèse le quinze d'août, à l'occasion de la fête de l'empereur. Le matin, il y avait eu grand lever, grande réception, et ensuite grand dîner au palais impérial, force illuminations dans toute la ville et le feu d'artifice d'usage; distribution de comestibles, mais à domicile, car nous ne voulions pas nous modeler sur les curées populacières des Champs-Élysées, et enfin des mariages de jeunes filles dotées par la ville. Le soir, à neuf heures, toutes les personnes invitées étaient arrivées; car il était d'usage que le prince entrât dans la salle du bal à neuf heures, après quoi personne n'était plus admis; ce qui, soit dit en passant, donnait aux dames une leçon d'exactitude dont la plupart ont si grand besoin. Le fauteuil de l'empereur joua son rôle accoutumé, et au bout de quelques instans nous voilà tous en danse. Le souper, servi à deux heures, fut réellement une chose magique, tant par l'élégance du service que par l'ordre parfait qui y présida. Figurez-vous deux salons carrés d'égale grandeur, et assez vastes pour que quatre tables, placées dans les angles de chacun de ces salons, laissassent une libre circulation. Figurez-vous un nombre innombrable de bougies, des cristaux, des porcelaines du plus grand prix, les mets les plus délicats, les vins les plus fins, une nuée de valets de pied en grande livrée, nos écuyers tranchans sous les armes, et M. Eusse, le maître-d'hôtel du prince, commandant les évolutions debout et avec un aplomb et un sang-froid dignes d'un général d'armée. Voyez chacune des tables entourée de douze couverts, où viennent s'asseoir quatre-vingt-quinze femmes, nombre précis auquel s'étaient bornées les invitations, pour que toutes fussent placées, et le quatre-vingt-seizième couvert réservé pour le prince. Ses deux grands nègres se tenaient immobiles derrière sa chaise comme deux immenses candélabres tout couverts d'or et d'argent, portant soleil sur la poitrine et soleil sur le dos, et la tête couverte d'un bonnet cacique d'où s'élevaient des flots de plumes d'autruche. C'était réellement un coup d'œil ravissant. Pour nous, nous mangeâmes debout, l'épée au côté, le chapeau sous le bras, ce qui n'est pas très-commode; mais enfin on se fait à tout. Cela prouve d'ailleurs combien était sage l'un des trois conseils que le maréchal de Richelieu donnait aux courtisans: «Asseyez-vous toutes les fois que vous en trouverez l'occasion.» Ses deux autres conseils étaient, je crois, de demander toutes les places vacantes, et de ne jamais dire de mal de personne. Quoi qu'il en soit, le souper fini, le bal recommença de plus belle, et dura jusqu'à cinq heures du matin.

Depuis long-temps il faisait grand jour, ce que voyant, M. de Villette et moi, nous résolûmes, au lieu de nous coucher, de tenter les hauteurs de la colline, devers le point que domine l'église de la Superga. Ayant, chacun de notre côté, substitué le frac bourgeois aux oripeaux de cour, nous nous rejoignîmes au pont du Pô, et nous voilà en route, ou, pour mieux dire, assis dans un batelet qui va nous conduire à la Madone du Pilon, à trois quarts de lieue de Turin. C'était une chose ravissante que de voir, à notre droite, se déployer la riche variété des mouvemens de terrain de la colline jusqu'à la vigne Chablais, où nous arrivâmes après avoir salué la Madone. Là nous commençâmes à monter par une voie assez escarpée, et, après deux heures de marche, nous touchâmes enfin au plateau sur lequel sont construits l'église et le cloître de la Superga. Cette église doit son existence à l'accomplissement du vœu d'un roi de Sardaigne, qui promit à la Vierge de lui en faire hommage si les troupes françaises, sous le règne de Louis XIV, levaient le siége de Turin. La sainte Vierge consentit à faire lever le siége, et se servit pour cela de l'entremise du prince Eugène. La Superga a été construite en petit sur le modèle de Saint-Pierre de Rome; je crois qu'elle en offre la répétition à demi-grandeur. Nous montâmes sur le dôme, couronné par une galerie d'où l'on jouit d'une des vues les plus étendues qu'il y ait sur aucun point du continent de l'Europe, puisque, lorsque le ciel est parfaitement pur et l'air dégagé de vapeurs, on peut distinguer le dôme de la cathédrale de Milan, qui en est distant de trente lieues.

En arrivant nous avions commencé par présenter nos hommages à l'excellent abbé Avogadro, qui était venu me voir à Turin, et qui depuis long-temps me pressait de faire un pèlerinage sur sa montagne. Du temps des rois de Sardaigne, le cloître de la Superga nourrissait d'études théologiques un séminaire privilégié qui servait de pépinière aux évêques du Piémont. C'était, comme on voit, un chapitre, d'évêques en herbe, tout à l'opposé de celui que l'empereur avait fondé à Saint-Denis pour les vieux princes de l'église. Seul avec un chien, l'abbé Avogadro était demeuré gardien de ces voûtes solitaires. Il nous fit l'accueil le plus aimable et le plus empressé, nous ouvrit les portes de l'église, et nous laissa ensuite pour nous préparer à déjeuner, nous témoignant beaucoup de regrets de n'avoir pas été prévenu de notre visite. Cette offre venait fort à propos; car, malgré le souper de la nuit, la danse, l'exercice du matin, et surtout l'air rare de la montagne, nous avaient donné un très-grand appétit. Quand nous eûmes parcouru l'église, et joui à loisir de la vue que l'on découvre au sommet du dôme, d'où les Alpes formaient, devant nous et à notre gauche, un vaste rideau circulaire coupé d'immenses ravines, et où s'élève, comme la cathédrale des Alpes, la pointe du mont Viso, nous redescendîmes, et nos oreilles furent vivement frappées des cris que faisait le chien de l'abbé Avogadro. Qu'avait-il donc? Son maître le battait. Et pourquoi? parce qu'il venait, nous dit l'abbé, de manger l'omelette qu'il nous avait préparée avec les seuls œufs qui fussent en sa possession. Notre ordinaire se trouva donc réduit à des noisettes, quelques raisins secs et des gressini[87], le tout arrosé avec de belle eau bien claire et une larme de rosoglio; de sorte que nous fîmes, dans toute la rigueur du terme, un vrai repas d'anachorètes.