L'abbé Avogadro nous conduisit ensuite lui-même dans l'église souterraine, divisée en deux caveaux. Dans l'un sont déposés les restes des princes de la branche régnante de la maison de Savoie, et dans l'autre ceux des princes de Savoie-Carignan. Ces tombes sont très-simples; ce sont des sarcophages en marbre qui n'ont pour ornemens que des têtes de mort sculptées en marbre et des os en croix. «Voilà, nous dit l'abbé, la tombe où repose la dernière venue, madame la princesse de Carignan. Jeune, belle, bienfaisante, mais atteinte d'une maladie de langueur, elle vint visiter ces tombeaux trois mois avant l'époque où je devais lui en ouvrir les portes pour n'en jamais sortir. Je l'accompagnais; elle était placée précisément à l'endroit où vous êtes, quand un rayon de soleil, pénétrant à travers les soupiraux, vint frapper sur l'endroit où elle repose. Quand je mourrai, me dit-elle, je veux que mon corps soit placé là; j'aime tant le soleil!...» L'abbé disait de la sorte, quand, par un de ces inexplicables effets du hasard, un rayon de soleil vint reluire sur la tombe de la princesse de Carignan. Peindre l'espèce de saisissement qui, à cette vue, nous frappa tous les trois comme une étincelle électrique, cela est hors de ma portée; nous nous regardâmes un moment sans rien dire, et il n'y a point d'esprit si ferme qu'on le suppose qui n'eût éprouvé comme nous une profonde émotion. Or, ceci n'est point un jeu d'imagination, une invention romanesque: c'est la vérité. Les tombeaux de la Superga, lors de la révolte du Piémont, faillirent d'être traités comme les tombes royales de Saint-Denis. C'est au général Grouchy que l'on en dut la conservation.

Cependant nous prîmes congé de l'abbé Avogadro, mais non sans que je lui eusse demandé quelles étaient ses ressources; elles étaient presque nulles; j'en parlai au prince; l'empereur en fut informé, et peu de temps après l'abbé Avogadro eut une pension qui le mit à même de pouvoir, en cas de besoin, réparer les fâcheux résultats de la gourmandise de son chien. Comme nous nous étions fait amener des chevaux au bas de la montée, en un temps de galop nous fûmes à Turin, où nous allâmes déjeuner sur la place impériale chez Laurent-Dufour, très-bon restaurateur français qui s'y était établi et qui faisait fort bien ses affaires.

Chez Dufour vivait habituellement un riche Piémontais dont il n'est pas hors de propos que je vous entretienne quelques instans. Vous verrez jusqu'où peut aller la volonté d'un homme.

Le comte de Scarampi, jouissant de vingt-cinq ou trente mille livres de rente, ce qui est une belle fortune en Piémont et partout ailleurs pour quiconque sait être heureux, était un homme d'environ trente ans, d'un extérieur agréable, montant très-bien à cheval, et jouant à la paume, dont il fit même quelques parties avec le prince, mais sans que jamais aucune tentative, aucune avance ait pu le déterminer à proférer un seul mot. Dans sa jeunesse il avait commis une indiscrétion qui avait amené un duel dans lequel un de ses amis avait succombé. Dans le désespoir que lui causa ce malheur irréparable et dont il était la cause, M. de Scarampi se condamna à un silence absolu, et depuis dix ans que cette résolution était prise, aucune considération n'avait pu l'entraîner à y faire la moindre infraction. Son domestique assurait que, dans sa chambre même, et quand il était seul, il ne lui avait jamais entendu dire un seul mot. Chaque matin il écrivait ses ordres pour la journée, et se montrait sur toutes choses d'une impassibilité à toute épreuve. Chez Dufour, où, comme je l'ai dit, il prenait ses repas, le garçon qui le servait... Tiens! voilà que je me rappelle son nom! il se nommait Battistino... Battistino, donc, présentait la carte à M. de Scarampi qui, avec la pointe de son couteau, indiquait ce qu'il fallait lui servir. Personne à Turin ne songeait à rire de la fermeté de M. de Scarampi à remplir si religieusement l'engagement qu'il avait pris vis-à-vis lui-même; il était au contraire l'objet d'une sorte de vénération, et les dames surtout ne se lassaient point de l'admirer.


CHAPITRE VIII.

La pie de Thouaré.—Le Panthéon des animaux célèbres.—Le receveur-général de Turin.—Les deux financiers et les deux extrêmes.—M. Destor et ses distractions.—La partie d'échecs de M. Victor de Caraman.—Jeux à la cour.—Petits bals chez madame Destor.—Une Parisienne et aventure ébauchée.—Informations exactes, et voyage sentimental.—Stupéfaction d'une jolie femme.—Rendez-vous et discrétion.—Arrivée d'un jaloux.—Désappointement et persistance.—Intrigue dans une loge.—Le mouchoir et la boîte aux lettres.—Conseils de morale à la jeunesse.—Le contenu d'une lettre.—Deux chevaux blancs et Machiavel.—Mauvaise issue et oubli.—M. Belmondi.—M. de Navarre et l'épée de Louis XVIII.—Pétitions singulières.—Le prince Borghèse Jésus-Christ.—Leçon de politesse donnée avec un poignard.—Passion des Piémontais pour le jeu.—Le comte Pastoris et le père avare.—Histoire d'un original.—M. de La Payne et la croix de la Légion-d'Honneur.—Correspondance de M. de Lacépède.—Inconcevables motifs donnés à une demande, et le débordement du Pô.—Madame de La Payne et le deuil par anticipation.—Rencontre d'originaux.—Le contrôleur de Pignerol.—L'employé cuisinier.—M. de Marcolle et la confusion des langues.—Ce que c'est que M. Simon.—L'employé, son chef, et bizarre motif d'une prolongation de congé.—Éducation des pigeons.—Le gastronome, et solution du problème des vanneaux.


Je ne sais pourquoi j'ai envie de commencer ce chapitre par l'histoire d'une pie, d'une couvée de canards, d'une servante et d'un juge-de-paix. Cette histoire m'a été attestée véridique par des personnes telles qu'il ne m'est pas permis de la révoquer en doute. Elle n'a, j'en conviens, aucun rapport avec mes souvenirs du Piémont; mais j'y rattacherai mon thème comme je le pourrai: ce sera mon affaire. À trois lieues de Nantes, avant d'y arriver, à une demi-lieue de la Loire, s'élève, à mi-côte, un village qui a nom Thouaré. Là florissait, il y a quelques années, une pie de la plus haute distinction, une pie dont la mémoire mérite d'être consacrée dans le Panthéon des animaux célèbres. Elle était commensale du juge-de-paix du lieu, et vivait dans la meilleure intelligence avec sa servante, M. le juge-de-paix, très-friand de canards, en possédait une couvée que l'on menait paître dans les champs, pour qu'un exercice salutaire et une nourriture abondante et économique les entretinssent en état de santé. Ce fut d'abord la servante qui, à ses loisirs, surveillait les canards, et dame Margot accompagnait fidèlement son amie. La servante fit une remarque. La pie était toujours à la porte du poulailler à l'heure fixée pour la promenade. Un jour que la servante fut obligée de revenir sur ses pas, quelle fut sa surprise quand elle vit que sa paisible cavalcade s'acheminait comme de coutume sous la seule conduite de Margot, qui de son bec piquait les canards retardataires pour hâter leur marche! Le lendemain elle essaya de la laisser sortir sans elle. La pie prit le commandement du troupeau, et dès lors elle fut seule chargée de conduire les canards aux champs, d'où elle les ramenait le soir. Mais les canards n'étaient point pour monsieur le juge-de-paix de vains objets de luxe; c'était l'espoir de sa broche, et comme ils avaient acquis un degré d'embonpoint fort raisonnable, la reine Margot vit successivement diminuer le nombre de ses sujets. Son cœur monarchique subit toutes ces épreuves avec une rare fermeté, et quand il ne lui resta plus qu'un canard à conduire aux champs, celui-ci devint son ami. Elle le conduisait et le ramenait avec la même ponctualité. Cependant, M. le juge-de-paix, sans pitié pour son prochain, ayant ordonné que le dernier de la couvée suivît ses frères sur sa table, la servante se mit en devoir d'exécuter cet ordre barbare. Alors Margot, se livrant à son juste courroux, s'élança sur la servante, de son bec et de ses griffes lui mit le visage tout en sang, prit son vol, et disparut sans qu'on l'ait jamais revue. Que pensez-vous de cela? Pour moi, si la métempsycose existe, que je sois changé en canard et que je me souvienne de la pie de Thouaré, il est bien certain que je convoquerai les plus notables de ma nouvelle espèce, et je leur proposerai, à l'aide d'une souscription, de faire ériger à Margot un beau monument, sur le fronton duquel on lira: aux grandes pies les canards reconnaissans.

Actuellement il faut que je fusse comme l'Arioste, ou que je trouve une transition pour revenir un peu décemment du fait de mes canards à la capitale du Piémont. Une transition!... J'étais bien sûr qu'elle ne me manquerait pas. Nous avions à Turin un receveur-général dont je ne vous ai encore rien dit, et qui me revient tout naturellement en mémoire. C'était bien l'esprit le plus financier que j'aie jamais connu; cependant, malgré son intelligence un peu compacte, ses grâces légèrement épaisses, M. M... aurait pu passer pour un fort brave homme, si sa personne n'eût été la satire vivante de ses prétentions. Plus qu'aucun autre, mais sans être le seul, il aimait à jouer à la cour dans son salon, et n'était nullement satisfait quand nous nous permettions d'aller à ses soirées en bottes; il lui fallait le bas de soie, chose à laquelle M. de Lameth, tout préfet qu'il était, tenait si peu, et dont ne se souciait nullement notre bon Destor, directeur des contributions directes. Il y avait entre nos deux chefs de la finance toute la distance qui sépare la morgue de la bonhomie, d'où il résultait que l'on se moquait de l'un à belles baise-mains, et que tout le monde aimait l'autre.