J'allais beaucoup chez M. Destor, dont la maison était d'autant plus agréable que son cercle était plus borné. Sa femme était une créole fort aimable et d'une société douce et très-agréable; quant à lui, il était doué d'un esprit moins cultivé qu'abondant en saillies; mais il lui en échappait souvent de très-originales; il avait d'ailleurs des distractions fort comiques, et se livrait à de petites vivacités bien tranquilles qui contrastaient singulièrement avec la mansuétude de son excellent caractère. Nous jouions quelquefois au trictrac, et ses emportemens contre les mauvais des étaient vraiment on ne peut plus divertissans. On contait encore à Turin, quand nous y arrivâmes, une de ses vivacités les plus singulières. M. Victor de Caraman, qui fut, depuis la Restauration, ambassadeur à Vienne, avait été long-temps en surveillance à Turin. Un jour, faisant une partie d'échecs avec Destor, il avait posé une fort jolie montre sur le guéridon où était placé l'échiquier, pour ne point outrepasser le temps qu'il pouvait consacrer au jeu. M. de Caraman ayant joué je ne sais quelle pièce qui portait le désarroi dans toutes les combinaisons de Destor, celui-ci frappe un grand coup de poing sur le guéridon, le renverse, fait rouler dans l'appartement rois et reines, fantassins et cavaliers; et la montre de M. de Caraman est en bringues. Dans ce conflit Destor n'était nullement ému; il n'était occupé que d'une chose, c'était de soutenir qu'il n'avait pas perdu, qu'il avait la partie dans sa tête, et qu'il allait replacer toutes les pièces dans l'état où elles étaient auparavant.

À la cour, les jours de bal, on jouait aussi; c'était au whist, au piquet et à un jeu piémontais nommé barsiga. Là, Destor n'était nullement à son aise, parce qu'il était obligé de se contenir. Nous avions grand soin de le placer de manière à ce qu'il fit face à la muraille, parce que, tournant le dos aux personnes qui circulaient dans le salon, au moindre signe d'impatience de sa part, ces seuls mots: «Voilà le prince,» le rétablissaient dans un calme parfait.

On dansait quelquefois chez madame Destor; mais c'était en toute gaîté, sans prétention et sans apparat. Je me rappelle qu'à un de ces petits bals j'entamai une aventure que je ne me permettrais pas de raconter si je l'eusse conduite à bien. Ayant mal tourné pour moi, il n'y a point de fatuité à en parler, et d'ailleurs elle contient quelques détails qui servirent à faire voir de quelle manière j'étais informé de ce que je voulais savoir. J'avais rencontré plusieurs fois à Paris, et particulièrement dans les bals de madame de La Ferté, une jeune femme on ne peut plus jolie, fort coquette, et dont vous me permettrez de taire le nom. Ma surprise fut grande de la rencontrer chez madame Destor dans la matinée d'un jour où l'on devait y danser le soir. Par galanterie je l'invitai dès lors pour la première contredanse, et je m'arrangeai pour arriver de bonne heure; mais j'allai puiser à la grande source des informations, et j'en sus, comme on le verra tout-à-l'heure, plus que je n'en espérais savoir. J'arrive donc chez madame Destor, et nous voilà en place. Aussitôt que nous eûmes dansé cette figure préparatoire que l'on nomme, je ne sais pourquoi, un pantalon, j'entamai à voix basse la conversation avec ma danseuse, et je lui dis: «Vous avez été obligée de prendre bien des précautions pour quitter Paris. Une personne qui vous est fort attachée faisait épier votre départ. Vous êtes cependant parvenue à tromper sa vigilance. Vous êtes montée tel jour dans une diligence de la rue Notre-Dame-des-Victoires avec votre femme de chambre et vos deux petites filles. Entre Nevers et Moulins, un peu avant la poste de Saint-Imbert, vous avez été rejointe par une chaise de poste. Vous êtes descendue de la diligence et montée dans la chaise de poste. Vous avez couché, et non pas seule, à Moulins, rue de Paris, à l'auberge de l'Image. Quand on vous a réveillée pour monter en diligence vous l'avez laissé partir. Vous êtes remontée plus tard dans la chaise de poste, et vous avez rattrapé la diligence un peu avant Roanne. Vous alliez à Roanne chercher votre mari, qui y avait une place, pour le conduire à sa nouvelle destination. Vous venez de l'y conduire, et c'est en revenant que vous vous êtes arrêtée à Turin, où vous êtes depuis cinq jours.»

Je n'eus pas, comme on doit le penser, le loisir de défiler de suite tout mon chapelet; tout cela fut lardé entre les momens où nous devions figurer à la contredanse; et comme j'avais le soin de donner à ma figure une expression toute opposée au sens de mes paroles, les personnes qui nous voyaient durent croire que je débitais à ma danseuse de ces riens, de ces niaiseries galantes que les femmes écoutent en se regardant dans une glace presque sans les entendre. Elle, cependant, était frappée de surprise, ou plutôt de stupeur, à chaque circonstance que j'ajoutais au récit de son voyage sentimental, et je ne pouvais me lasser d'admirer, au milieu des tribulations que je lui causais, comme elle se laissait emporter au plaisir de la danse et se livrait gaîment au mouvement de la mesure. Les femmes! les femmes! Je n'ai pas besoin de dire que ma danseuse, dans son incroyable étonnement, me pressait de lui dire comment je pouvais savoir tout cela. Je lui promis de satisfaire sa curiosité le lendemain, si elle voulait bien m'accorder une audience. Je tirai bon augure de l'heure qu'elle m'indiqua, quand elle me dit de venir à huit heures du matin à l'hôtel de Londres. Dès lors j'affectai de ne pas montrer auprès de ma danseuse plus d'empressement que pour les autres dames; je ne lui offris pas surtout de la reconduire chez elle comme le font quelques nigauds inexpérimentés, et je rentrai au palais me croyant destiné aux grandes aventures.

Ah bien oui! Elle fut jolie, mon aventure! Le diable s'en mêla. Mais procédons par ordre. Le lendemain, comme on peut le croire, je fus exact au rendez-vous, et huit heures n'étaient pas sonnées quand j'arrivai à l'hôtel de Londres. Je vis qu'on me guettait avec une sorte d'anxiété, car lorsque j'entrai un index mystérieux posé sur la plus jolie bouche du monde m'indiqua qu'il fallait être discret, et la dame n'eut que le temps de me dire: «Le vilain est arrivé.» Il y avait effectivement une demi-heure que l'homme à la chaise de poste, poussé par le démon de la jalousie, était descendu à l'hôtel de Londres. Dès qu'il eut entendu le moindre bruit, il entra dans la chambre où j'étais. C'était un homme fort bien, et que je connaissais de nom. Je pensai qu'il fallait faire bonne contenance, quoique l'heure fût bien traitresse. Nous causâmes tous les trois fort poliment pendant huit ou dix minutes, après quoi je jugeai qu'il était temps de mettre fin à une conversation qui n'était agréable pour aucun de nous, et je me retirai, sans toutefois me tenir encore pour battu.

C'était pendant l'hiver de dix-huit-cent-huit à dix-huit-cent-neuf, en plein carnaval, de sorte que le grand théâtre de l'Opéra était ouvert. Je m'y rendis dans ma loge, jugeant bien que le nouveau venu ne manquerait pas de conduire sa beauté au spectacle. Mes yeux erraient dans cette vaste salle, et je découvris bientôt dans la même loge, au rez-de-chaussée, madame Destor et ma jolie danseuse de la veille sur le devant, M. Destor et mon jaloux occupant la seconde banquette. Ayant bien examiné la disposition des lieux, mon plan d'attaque fut dressé. Je priai un de mes amis d'entrer dans la loge, et de dire à Destor que quelqu'un le demandait. Dès qu'il fut sorti, je profitai de ce qu'une place sur la seconde banquette se trouvait momentanément vacante pour faire une courte visite à madame Destor, ayant soin de ne m'occuper que d'elle. Je trouvai cependant le moyen de dire à ma dame de mettre son mouchoir sous son bras, qui était appuyé sur le rebord de sa loge, et je remontai dans la mienne, qui était à l'opposite, pour voir si on se prêterait à cette évolution. Je vis le mouchoir à poste fixe, et dès lors je résolus de le métamorphoser en bureau de petite poste. Je retournai un moment au palais pour y écrire une lettre selon l'exigence du cas, après quoi je revins à l'Opéra. Quand j'entrai, le mouchoir n'y était plus; mais je le vis reparaître, et je descendis dans le parterre, où sont ménagés des espaces sans banquettes pour que l'on puisse circuler le long des loges. Arrivé devant la loge qui m'intéressait, je glissai, le plus adroitement qu'il me fut possible, mon billet sous le mouchoir, et j'eus la satisfaction de le voir saisir par de jolis petits doigts qui ne me parurent pas en être à leur apprentissage.

Maintenant, si je ne me trompe, vous êtes curieux de savoir ce qu'il y avait dans la lettre. Je vous le dirai dans un instant; mais comme j'aime beaucoup à glisser dans ce que j'écris d'utiles conseils, j'en prendrai texte pour faire quelques recommandations à la jeunesse. D'abord, écrivez le moins que vous pourrez; c'est un moyen auquel il ne faut recourir que quand on n'en a plus d'autres à sa disposition. Ensuite, quand vous êtes dans la nécessité absolue d'écrire, ayez grand soin de mettre dans votre lettre quelques mots qui puissent compromettre celle à qui vous l'adressez; car, parmi les dames, il y en a beaucoup qui se permettent de se moquer de nous, et qui sacrifient volontiers une correspondance indiscrète quand cela leur est nécessaire pour cacher une autre intrigue. À l'aide du moyen que je vous indique, vous n'avez rien de tel à redouter puisqu'elles ont intérêt à bien cacher vos lettres; et si vous leur dites des choses qui ne sont pas vraies, où est l'inconvénient? Elles seules et vous étant dans la confidence, vous savez à quoi vous en tenir, et cela n'apprend rien à personne.

Je mis en usage cet excellent précepte de morale. J'écrivis à la dame que, d'après le rendez-vous qu'elle m'avait donné et le peu de mots qu'elle avait pu m'adresser le matin, je pouvais espérer qu'elle profiterait du seul moyen que nous avions de nous voir; qu'une voiture, attelée de deux chevaux blancs, pour être plus reconnaissable, serait près de la citadelle, sur le boulevard Borghèse, depuis dix heures jusqu'à cinq heures de l'après-midi, et qu'elle n'aurait autre chose à dire au cocher que ce seul mot: Ouvrez. À près de six heures mon cocher revint à vide, et je me rappelle que je passai cette longue matinée à lire Machiavel, que j'étudiais alors avec une sorte de fureur, et qui me paraît à moi l'homme le plus violemment ennemi de la tyrannie de tous ceux qui ont écrit sur la politique, quoique l'opinion contraire soit généralement accréditée. Quoi qu'il en soit de Machiavel, je ne revis plus ma jolie dame; j'appris par madame Destor que son vilain, comme elle l'appelait, était reparti avec elle pour Paris, et au bout de huit jours je n'y pensai plus. Cependant, comme vous venez de le voir, cette aventure m'est revenue à la mémoire. Je vis bien que madame Destor avait été mise dans la confidence; car, à quelque temps de là, lui ayant offert de la ramener avec son mari d'un bal où nous étions chez César Berthier, elle me demanda des nouvelles de mes chevaux blancs, ce que j'eus l'air de ne pas comprendre.

Destor recevait souvent chez lui les employés de son administration, et parmi eux il y en avait de fort bons à rencontrer. L'inspecteur des contributions dans le département du Pô, Belmondi, était un homme extrêmement instruit, et l'un des plus grands travailleurs que j'aie connus de ma vie; je me liai avec lui d'une véritable amitié, et cette liaison ne cessa qu'à sa mort, arrivée il y a huit ou neuf ans. Mon pauvre Belmondi était d'une laideur extraordinaire, et il avait la faiblesse, la seule que je lui ai connue, d'en être profondément affligé. Je n'ai point connu d'homme plus positif que lui, plus religieux à sa parole, plus entier dans ses déterminations, et, en même temps, plus sensible à une injustice. Le commis des finances, Legrand, lui en fit une criante; Belmondi en eut la tête frappée, et mourut après avoir survécu à sa raison. Il ne resta pas très-long-temps à Turin, mais ne sortit pas pour cela de notre gouvernement, ayant été nommé directeur à Alexandrie. Là il remplaçait un M. de Navarre, l'homme le plus maigre et le plus mince qui ait peut-être jamais existé; Louis XVIII l'aurait porté en épée. Je me le rappelle à cause de la singularité d'une pétition qu'il adressa au prince pour obtenir la croix de la Légion-d'Honneur. On sait combien peu l'empereur en était prodigue à cette époque; cependant M. de Navarre fondait ses droits sur une fraîcheur qu'il avait attrapée dans la Valteline, à la suite de laquelle il avait perdu cinq dents. Réellement, il faut avoir vu passer entre ses mains un grand nombre de pétitions pour se faire une idée de toutes les folies qui peuvent entrer dans la tête des solliciteurs; des courtisans même y puiseraient des hyperboles de flatterie qui leur paraîtraient nouvelles; ainsi, par exemple, un honnête habitant de Tortone adressa au prince une pétition pour lui demander, je crois, une place de percepteur des contributions, et jugez comme cela nous regardait; mais j'ai vu peu de rédactions aussi curieuse que celle de cette pétition. L'objet de la demande y occupait fort peu de place; mais je ne conçois pas où le pétitionnaire avait été chercher tous les titres qu'il donnait au prince, finissant par l'appeler: JÉSUS-CHRIST! Je crus que c'était l'œuvre d'un fou, et je fis même prendre des informations à ce sujet; j'appris que notre pétitionnaire passait pour un homme fort raisonnable, qui seulement avait encore exagéré l'exagération si naturelle aux Italiens. Au surplus ils ne sont pas moins exigeans que respectueux; car tout au commencement de la réunion du Piémont à la France, un pauvre jeune homme français avait été victime de n'avoir pas parlé à la troisième personne. À une question que lui adressait un Piémontais il avait répondu vi dirò... au lieu de dirò lei... comme l'exigeait la politesse; le Piémontais furieux, s'écriant: Tinsegnerò a darmi del lei, lui plongea son stylet dans le cœur.

De notre temps les stylets n'étaient plus de mode en Piémont; la sévérité des ordres de l'empereur y avait mis bon ordre, ou du moins on les tenait si bien cachés que c'était comme s'ils n'eussent pas existé. Sous ce rapport les mœurs des Piémontais étaient devenues moins farouches: mais quelle incroyable passion pour le jeu! Les Piémontais formaient sans contredit le peuple le plus joueur de l'Europe. C'était pitié de voir dans les cafés avec quel acharnement les jeunes gens de bonne famille jouaient entre eux, ou, quand ils n'avaient pas d'argent, comment ils restaient oisifs des journées entières assis sur les bancs placés dans la rue à l'extérieur des cafés. Les enfans de bonne maison usaient ainsi leur vie jusqu'à la mort de leur père, car la plupart ne connaissaient le toit paternel que pour y coucher; ils recevaient une pension, et vivaient ensuite où et comme ils le voulaient. Ces pensions étaient en général modiques; de là des dettes usuraires acquittables dans l'avenir. Il y avait à Turin un exemple bien frappant de l'avarice d'un père envers son fils. Le comte Pastoris, homme tout-à-fait comme il faut et vraiment aimable, était parvenu à l'âge de cinquante-cinq ans, étant toujours à la pension de deux mille livres, quoiqu'il fût fils unique et que son père eût plus de soixante mille livres de rente.