Nos moyens de correspondance.—L'estafette de Naples à Paris.—Miracles du télégraphe.—Détails sur l'estafette.—Défenses sévères de l'empereur.—Légères infractions.—Napoléon crevant le porte-manteau des dépêches.—Le directeur-général pris en fraude.—Emploi des courriers, et missions extraordinaires.—Souvenir d'enfance de l'empereur.—Projets sur la Spezzia.—M'en reparler souvent.—Phénomène remarquable.—Eau douce dans la mer.—Grand projet, et les habitans sans contributions.—Correspondance du docteur Vastapani, et maladie de la princesse.—Le courrier Camille.—La vie d'un homme sauvée par hasard.—Bonté du prince Borghèse.—La bande de brigands de Narzoli.—Meino et sa femme.—Scarcello, Vivalda et le colonel Boizard.—Le modèle de Jean Sbogar.—Mœurs et usages des brigands.—Enlèvemens et contributions.—La croix de Salicetti.—Meino à Alexandrie, et sagacité du général Despinois.—Un jour à Stupinis, et exécution à Turin.—Le ménage de garçons.—Le colonel Jameron.—M. de Valori et M. d'Adhémar.—Pourquoi l'on jouait à la cour.—Conseils de M. de Lameth.—Mort du neveu de M. de Lameth, lettre de sa mère et singulière réponse.—Nobles manières d'Alexandre de Lameth.—Subvention extraordinaire.—Madame et mademoiselle Robert à Turin.—Incroyable changement d'état.—Conversation avec M. de Lameth.—Les veuves des préfets, et projet sans exécution.—M. de Garaudé.—Je mets le feu au palais.—L'aide-de-camp en mission.—Sottise d'un architecte, et la poutre brûlée.—Saint-Laurent et moi.—Mot de Jean-Jacques.


De Turin, nous avions avec Paris, Naples et le quartier-général de l'empereur, deux moyens de correspondance: la poste et l'estafette. La poste est connue de tout le monde; mais l'estafette l'est moins, et je pense qu'il n'est pas hors de propos d'en dire ici quelques mots. Ce moyen de correspondance accélérée avait été établi par l'empereur, dont l'impatience aurait souvent voulu dévorer le temps. Nous avions encore un moyen plus rapide, le télégraphe; et vraiment je fus un jour émerveillé de cette rapidité. Un jour donc, étant allé moi-même au télégraphe situé sur le palais d'Aoste, pour transmettre à Cambacérès, en l'absence de l'empereur, je ne sais quelle nouvelle (c'était, je crois, la prise de Capri), il me serait difficile de peindre ma surprise quand, un peu moins de quatre heures après, je vis entrer chez moi le directeur du télégraphe, m'apportant la réponse à notre dépêche. Quand il s'agissait d'un renseignement à demander à Milan, cela ne valait pas la peine de descendre du télégraphe; ce n'était quelquefois que l'affaire d'un quart d'heure; et il est à la lettre que, s'ils l'eussent voulu, Eugène et le prince Borghèse auraient pu faire la conversation quand le temps était beau. L'estafette mettait sept jours à venir de Naples à Paris, où le porte-manteau qui contenait les dépêches ne devait pas peser plus de vingt-cinq livres à son arrivée. Comme ce moyen appartenait exclusivement au gouvernement, les dépenses qu'il occasionait n'étaient point à la charge de l'état; elles étaient remboursées à l'administration des postes par l'empereur, et s'élevaient environ à mille écus par jour. Le porte-manteau des dépêches était fermé à clef, et il y avait une clef pour l'ouvrir seulement chez les directeurs des postes de Rome, de Florence, de Turin et de Lyon. La ligne de Naples à Paris n'était jamais interrompue, et la ligne variable, dont le point de départ était au lieu où se trouvait l'empereur, venait rejoindre la ligne invariable à celui des grands bureaux qui était le plus rapproché du quartier-général impérial. C'est par cette voie que nous correspondions dans tous les cas urgens et que nous recevions le Moniteur deux jours avant tout le monde. Par la suite le prince fit à M. de Lameth la galanterie de lui faire venir le sien par la même voie.

L'empereur avait expressément défendu que l'on fît jamais servir l'estafette à aucune correspondance particulière; mais j'avoue que j'ai à me reprocher plus d'une infraction à cette défense; il est si doux d'obliger quand on en a la possibilité. Au surplus, je n'étais pas le seul, ce qui, j'en conviens, ne serait pas une excuse; mais dans tous les cas, ces infractions furent très-rares.

À l'occasion de l'estafette, je puis citer un fait qui prouve combien peu l'empereur entendait la plaisanterie sur ce point. Un jour, se rendant à Milan, il rencontra dans le Maurienne le postillon porteur des dépêches se dirigeant sur Paris. Il donne l'ordre de faire arrêter le postillon, et voilà le sac aux dépêches dans la voiture de l'empereur. Mais point de clef pour l'ouvrir! Il s'y prit alors à peu près comme son ancien confrère de Macédoine en usa avec le nœud gordien. De la pointe de son épée Napoléon éventra le porte-manteau, et le voilà parcourant les dépêches qui pouvaient l'intéresser. Au nombre des paquets s'en trouvait un adressé à M. de Lavalette, directeur-général des postes. Ce paquet contenait plusieurs lettres pour des particuliers. L'empereur les remit dans le paquet, qu'il fit refermer après avoir écrit au crayon dans l'intérieur de l'enveloppe: «Je ne m'étonne pas si les postes n'ont rapporté que tant l'année dernière, puisque le directeur-général fait lui-même la contrebande.» Puis il signa, replaça toutes les dépêches dans le porte-manteau, et le fit recoudre comme on put; après quoi il continua sa route.

Dans l'intérieur du gouvernement nous nous servions de courriers pour les cas urgens; et quand un événement extraordinaire ou la nécessité de renseignemens précis se manifestait sur un point quelconque, c'était l'objet d'une mission pour un des aides-de-camp du prince. Ainsi, par exemple, Delmas fut plusieurs fois envoyé à la Spezzia; car c'était une des idées mignonnes de l'empereur que d'y faire construire un jour un grand port militaire; aussi nos lettres à l'empereur roulaient-elles souvent sur cet objet favori, et cela ne lui déplaisait point, puisqu'un jour je lus dans une de ses lettres au prince: «J'ai vu la Spezzia quand je suis, pour la première fois, venu de Corse sur le continent. Tout enfant que j'étais, cet emplacement m'avait frappé. Je l'ai revu depuis. C'est, après Constantinople, la plus belle position de l'Europe pour un grand établissement maritime; mais, pour commencer les travaux en grand, il me faudrait vingt millions, et je ne les ai pas.» M'en reparler souvent.» La disposition naturelle de l'anse de la Spezzia est en effet admirable. Deux petites îles s'élèvent à une certaine distance au devant de son ouverture, et semblent posées exprès pour recevoir la construction de deux forts qui auraient défendu l'entrée du port. On devait en outre construire sur le littoral, qui, sur ce point de la côte, est un peu élevé, une ville considérable que l'on aurait peuplée en dispensant pendant un demi-siècle ses habitans de toute contribution; et pour donner de l'eau à cette ville élevée, il ne s'agissait de rien moins que d'un de ces miracles enfantés souvent par nos ingénieurs. Il y a dans le port de la Spezzia un phénomène des plus extraordinaires. À quelque distance dans la mer s'élève et bouillonne quelquefois, à cinq ou six pouces au dessus de son niveau, une colonne d'eau douce parfaitement bonne à boire. Toutes les recherches que l'on a pu faire pour savoir d'où cette eau provenait ont été infructueuses; on se bornait à des conjectures, dont la plus admissible était qu'une masse d'eau concentrée dans un vaste entonnoir des Apennins, et renouvelée sans cesse par les pluies et la fonte des neiges, était parvenue à se faire une issue, d'abord souterraine et ensuite sous-marine, d'où, par sa propre force, elle surgissait visible à tous les yeux. Le projet de l'empereur était d'encaisser cette eau dans une vaste construction, de l'élever à la hauteur du point le plus dominant de la ville, et de la conduire dans des réservoirs d'où elle aurait été distribuée dans toutes les maisons et sur les places publiques de la Spezzia. On n'est vraiment pas surpris que l'empereur nous ait dit: «M'en reparler souvent.» Aussi, combien de plans, combien de projets ont été faits pour la Spezzia!

Nous eûmes une fois à Turin une preuve bien remarquable de l'utilité dont peuvent être les courriers. Nous en avions deux, dont un surtout faisait ses courses avec une incroyable rapidité. C'était un Romain nommé Camille, comme le prince, et qui lui ressemblait bien un peu. Le prince l'envoya un jour aux eaux d'Aix, en Savoie, pour savoir des nouvelles de la princesse, que l'on avait dit très-malade; et ici il n'y avait point à le nier, car le docteur Vastapani, premier médecin de la cour, nous transmettait des détails sur le siége des souffrances de la princesse dont il aurait pu se dispenser: le prince en était même dégoûté; il parlait, que sais-je? d'un gran dolore a l'ano, et de toutes sortes de choses semblables, qui auraient bien mieux figuré dans sa correspondance avec M. Baricalla, notre apothicaire, que dans ses lettres au prince. Quoi qu'il en soit, Camille était de retour au bout trente-trois heures, et il avait fait cent quarante lieues.

Ce n'est point à ce que l'on vient de lire que se rapporte l'utilité dont peut être un courrier. Il s'agit d'une circonstance où la vie d'un homme dépendait d'un moment de retard. Charles de La Ville, le secrétaire des commandemens du prince, entre un jour, par hasard, dans son cabinet à une heure où il n'y allait jamais. Il voit sur le bureau une lettre timbrée de Gênes; il la décachète et parcourt, sans y mettre plus d'importance qu'à une chose qui doit être examinée à son heure, les différentes pièces qu'elle contenait. Il voit qu'un homme doit être fusillé le lendemain à midi sur la place de l'Aqua-Verde. Alors il donne toute son attention à l'examen de cette affaire, et découvre que l'homme condamné a été mal à propos jugé et condamné comme militaire, son délit appartenant aux tribunaux civils, devant lesquels il aurait encouru tout au plus une peine de deux années d'emprisonnement. Il était alors près de cinq heures de l'après-midi, et par conséquent le prince dormait. De La Ville n'hésita pas un moment à le faire réveiller par son fidèle valet de chambre Menicuccio; et quand ensuite il me raconta quelques instans après ce qui venait de se passer, nous fûmes tous les deux extrêmement satisfaits de l'extrême bonté de cœur que le prince montra en cette circonstance. Il se jeta en bas de son lit; peu s'en fallut même qu'il n'embrassât de La Ville, qu'il remerciait de lui avoir donné l'occasion de sauver la vie d'un homme. L'ordre de surseoir fut expédié en un clin d'œil, et tout aussitôt Camille à cheval sur la route de Gênes. Il y avait cinquante-six lieues à faire et la Boquette à passer: Camille était à Gênes à neuf heures et demie du matin. L'homme fut sauvé, et l'on ne put pas nous accuser de laisser mal appliquer les lois. Mais, je le répète, tout ne fut que l'effet du hasard; car, ni de La Ville ni moi ne devions entrer à cette heure-là dans le cabinet du prince. Au surplus, je recommande ce fait à tous ceux qui prennent un peu trop facilement pour devise: «À demain les affaires.»

Il n'y avait pas six mois que nous étions dans notre gouvernement, et la dernière bande de brigands qui infestaient l'Italie disparut entièrement par la prise de ses chefs et de ses complices, et c'est une chose assez remarquable que ce fut pour la première fois depuis l'empire romain que l'Italie se trouva sans brigands organisés, ceux de la Calabre n'existant pas encore. J'insisterai peu sur cette affaire, attendu qu'on en a parlé dans beaucoup d'ouvrages et que je ne hais rien tant que les répétitions. Tout le monde à peu près sait que la bande des brigands de Narzoli avait pour chef Meino, dont Scarcello et le comte de Vivalda étaient les deux premiers lieutenans. Ces hommes, d'une intrépidité qui passe toute imagination, finirent cependant par être pris dans une ferme du département de Marengo, où l'on ne parvint à s'emparer d'eux qu'en y mettant le feu. Ils se défendirent vigoureusement et tuèrent un grand nombre de gendarmes. On les conduisit à Turin, où ils furent jugés, condamnés et exécutés. J'eus la curiosité de les voir, et j'assistai un jour aux débats. Meino ne paraissait pas âgé de plus de vingt-trois ou vingt-quatre ans; il serait difficile de se figurer un homme dont l'extérieur fût plus héroïque que celui de Meino, et je dirai que son souvenir a encore ajouté au charme que j'ai trouvé à la lecture du Jean Sbogar de Nodier, parce qu'il m'était impossible de le voir autrement que sous les traits de Meino, ou plutôt il me semblait que j'avais connu Jean Sbogar. Dans les débats les accusés réclamaient hautement le titre de brigands, et répudiaient comme indigne celui de voleur, titre, disait souvent Meino, qui convenait bien mieux à M. Boizard, colonel de la gendarmerie, qu'à aucun homme de sa troupe. Ils demandaient aussi à être fusillés, et envisageaient la mort, qu'ils ne pouvaient éviter, avec la plus rare audace.

Je ne sais pas ce que devinrent leurs richesses; mais la vérité est qu'au moment où ils furent pris ils possédaient des sommes considérables; ils étaient même, déclarèrent-ils, sur le point de se retirer pour aller vivre en honnêtes gens en Angleterre. Ils ne tuaient point de prime-abord, ils se contentaient de faire des enlèvemens. Ils prenaient ainsi un homme qu'ils savaient appartenir à une famille riche, lui bandaient les yeux, le conduisaient dans leurs retraites, et là le traitaient avec les plus grands égards. «Prenez votre temps, disaient-ils à leurs prisonniers. Vous faut-il quinze jours, trois semaines, un mois? prenez-le; écrivez à votre famille; faites déposer à l'époque convenue dix, quinze, vingt, cinquante, cent mille francs, en tel lieu; il ne vous sera rien fait; vous serez reconduit chez vous et à l'abri de tout enlèvement, de toute attaque pour l'avenir; mais si la somme n'est pas déposée au jour dit, vous serez immédiatement fusillé.» Comme ils ne s'adressaient qu'à des personnes riches, et qu'ils basaient leurs exigences sur leur fortune, ils durent recueillir des fonds considérables. Quant aux vols ordinaires, ils en commettaient peu, encore était-ce principalement dans le but de se procurer des papiers et des costumes, dont ils possédaient une grande variété. Meino en avait un d'aide-de-camp de l'empereur, et portait la croix d'officier de la Légion-d'Honneur qu'il avait enlevée à Salicetti. Cette croix passa ensuite, par ordre de l'empereur, sur la poitrine du chef d'escadron de gendarmerie d'Alexandrie qui avait dirigé la dernière attaque, dans laquelle ils avaient été pris, et qui n'était alors que simple légionnaire.