Dans son intérieur, l'empereur était presque toujours gai, aimable, causant avec les personnes de son service, et les questionnant sur leur famille, leurs affaires, même leurs plaisirs. Sa toilette terminée, sa figure changeait subitement; elle était grave, pensive, il reprenait son air d'empereur. On a dit qu'il frappait souvent les gens de sa maison; cela est faux. Je ne l'ai vu qu'une seule fois se livrer à un emportement de ce genre; et certes les circonstances qui le causèrent et la réparation qui le suivit peuvent le rendre, sinon excusable, du moins facile à concevoir. Voici le fait dont je fus témoin et qui se passa aux environs de Vienne, le lendemain de la mort du maréchal Lannes. L'empereur était profondément affecté; il n'avait pas dit un mot pendant sa toilette. À peine habillé, il demanda son cheval. Un malheureux hasard voulut que M. Jardin, son premier piqueur, ne se trouvât point aux écuries au moment de seller, et le palefrenier ne mit point au cheval sa bride ordinaire. Sa Majesté n'est pas plutôt montée que l'animal recule, se cabre, et le cavalier tombe lourdement à terre. M. Jardin arrive à l'instant où l'empereur se relevait irrité, et, dans ce premier transport de colère, il en reçoit un coup de cravache à travers le visage. M. Jardin s'éloigna désespéré d'un mauvais traitement auquel Sa Majesté ne l'avait pas habitué, et peu d'heures après, M. de Caulaincourt, grand écuyer, se trouvant seul avec sa Majesté, lui peignit le chagrin de son premier piqueur. L'empereur témoigna un vif regret de sa vivacité, fit appeler M. Jardin, lui parla avec une bonté qui effaçait son tort, et lui fit donner, à quelques jours de là, une gratification de trois mille francs. On m'a conté que pareille chose était arrivée à M. Vigogne père, en Égypte[13]. Mais, quand cela serait vrai, deux traits pareils dans toute la vie de l'empereur, et avec des circonstances si bien faites pour faire sortir de son caractère l'homme même naturellement le moins emporté, auraient-ils dû suffire pour attirer à Napoléon l'odieux reproche de battre cruellement les personnes de son service?
CHAPITRE XVI.
Assiduité de l'empereur au travail.—Roustan et le flacon d'eau-de-vie.—Armée de Boulogne.—Les quatre camps.—Le Pont de Briques.—Baraque de l'empereur.—La chambre du conseil.—L'aigle guidé par l'étoile tutélaire.—Chambre à coucher de l'empereur.—Lit.—Ameublement.—La chambre du télescope.—Porte-manteau.—Distribution des appartemens.—Le sémaphore.—Les mortiers gigantesques.—L'empereur lançant la première bombe.—Baraque du maréchal Soult.—L'empereur voyant de sa chambre Douvres et sa garnison.—Les rues du camp de droite.—Chemin taillé à pic dans la falaise.—L'ingénieur oublié.—La flottille.—Les forts.—Baraque du prince Joseph.—Le grenadier embourbé.—Trait de bonté de l'empereur.—Le pont de service.—Consigne terrible.—Les sentinelles et les marins de quart.—Exclusion des femmes et des étrangers.—Les espions.—Fusillade.—Le maître d'école fusillé.—Les brûlots.—Terreur dans la ville.—Chanson militaire.—Fausse alerte.—Consternation.—Tranquillité de madame F....—Le commandant condamné à mort et gracié par l'empereur.
Au quartier-général du Pont de Briques, l'empereur travaillait autant que dans son cabinet des Tuileries. Après ses courses à cheval, ses inspections, ses visites, ses revues, il prenait son repas à la hâte, et rentrait dans son cabinet, où il travaillait souvent une bonne partie de la nuit. Il menait ainsi le même train de vie qu'à Paris; dans ses tournées à cheval, Roustan le suivait partout: celui-ci portait toujours avec lui un petit flacon en argent, rempli d'eau-de-vie, pour le service de Sa Majesté, qui du reste n'en faisait presque jamais usage.
L'armée de Boulogne était composée d'environ cent cinquante mille hommes d'infanterie et quatre-vingt-dix mille de cavalerie, répartis dans quatre camps principaux: le camp de droite, le camp de gauche, le camp de Wimereux, et le camp d'Ambleteuse.
Sa majesté l'empereur avait son quartier-général au Pont de Briques, ainsi nommé, m'a-t-on dit, parce qu'on y avait découvert les fondations en briques d'un ancien camp de César. Le Pont de Briques, comme je l'ai dit plus haut, est à une demi-lieue environ de Boulogne, et le quartier-général de Sa Majesté fut établi dans la seule maison de l'endroit qui fût habitable alors.
Le quartier-général était gardé par un poste de la garde impériale à cheval.
Les quatre camps étaient sur une falaise très-élevée, dominant la mer de manière qu'on pouvait en voir les côtes d'Angleterre, quand il faisait beau temps. Au camp de droite on avait établi des baraques pour l'empereur, pour l'amiral Bruix, pour le maréchal Soult et pour M. Decrès, alors ministre de la marine.