La baraque de l'empereur, construite par les soins de M. Sordi, ingénieur, faisant les fonctions d'ingénieur en chef des communications miliaires, et dont le neveu, M. Lecat de Rue, attaché à cette époque, en qualité d'aide-de-camp, à l'état-major du maréchal Soult, a bien voulu me fournir les renseignemens qui ne sont pas particulièrement de ma compétence; la baraque de l'empereur, dis-je, était en planches comme les baraques d'un champ de foire, avec cette différence que les planches en étaient soigneusement travaillées et peintes en gris blanc. Sa figure était un carré long, ayant, à chaque extrémité, deux pavillons de forme semi-circulaire. Un pourtour fermé par un grillage en bois régnait autour de cette baraque qu'éclairaient en dehors des réverbères placés à quatre pieds de distance les uns des autres. Les fenêtres étaient placées latéralement.
Le pavillon qui regardait la mer se composait de trois pièces et d'un couloir. La pièce principale servant de chambre du conseil, était décorée en papier gris-argent: le plafond peint avec des nuages dorés, au milieu desquels on voyait sur un fond bleu de ciel, un aigle tenant la foudre, guidé vers l'Angleterre par une étoile, l'étoile tutélaire de l'empereur. Au milieu de cette chambre, était une grande table ovale couverte d'un tapis de drap vert, sans franges. On ne voyait devant cette table que le fauteuil de Sa Majesté, lequel était en bois indigène simple, couvert en maroquin vert, rembourré de crin, et se démontant pièce à pièce; sur la table était une écritoire en buis. C'était là tout le mobilier de la chambre du conseil, où Sa Majesté seule pouvait s'asseoir, les généraux se tenant debout devant lui, et n'ayant dans ces conseils, qui duraient quelquefois trois ou quatre heures, d'autre point d'appui que la poignée de leurs sabres.
On entrait dans la chambre du conseil par un couloir. Dans ce couloir, à droite, était la chambre à coucher de Sa Majesté, fermée d'une porte vitrée, éclairée par une fenêtre qui donnait sur le camp de droite et de laquelle on voyait la mer, à gauche. Là se trouvait le lit de l'empereur, en fer, avec un grand rideau de simple florence vert, fixé au plafond par un anneau de cuivre doré. Sur ce lit, deux matelas, un sommier, deux traversins, un à la tête, l'autre au pied, point d'oreiller: deux couvertures, l'une en coton blanc, l'autre en Florence vert, ouatée et piquée; un pot de nuit en porcelaine blanche avec un filet d'or, sous le lit, sans plus de cérémonie. Deux sièges plians très-simples à côté du lit. À la croisée, petits rideaux en florence vert; cette pièce était tapissée d'un papier fond rose, à dentelle, bordure étrusque.
Vis-à-vis de la chambre à coucher était une chambre parallèle dans laquelle se trouvait une espèce de télescope qui avait coûté douze mille francs. Cet instrument avait environ quatre pieds de longueur sur un pied de diamètre, il se montait sur un support en acajou à trois pieds, et le coffre qui servait à le contenir avait à peu près la figure d'un piano. Dans la même chambre, sur deux tabourets, on voyait une cassette carrée couverte en cuir jaune, qui contenait trois habillemens complets et du linge. C'était la garde-robe de campagne de Sa Majesté; au dessus un seul chapeau de rechange, doublé de satin blanc et très-usé. L'empereur, comme je le dirai en parlant de ses habitudes, ayant la tête fort délicate, n'aimait point les chapeaux neufs, et gardait long-temps les mêmes.
Le corps principal de la baraque impériale était divisé en trois pièces: un salon, un vestibule et une grande salle à manger, qui communiquait par un couloir, parallèle à celui que je viens de décrire, avec les cuisines. En dehors de la baraque et dans la direction des cuisines, se trouvait une petite loge couverte en chaume, qui servait de buanderie et dans laquelle on lavait la vaisselle.
La baraque de l'amiral Bruix offrait les mêmes dispositions que celle de l'empereur, mais en petit.
À côté de cette baraque se trouvait le sémaphore des signaux, sorte de télégraphe maritime qui faisait manœuvrer la flotte. Un peu plus loin la tour d'ordre, batterie terrible composée de six mortiers, six obusiers et douze pièces de vingt-quatre. Ces six mortiers, du plus gros calibre qu'on eût jamais fait, avaient seize pouces d'épaisseur, portaient quarante-cinq livres de poudre dans la chambre, et chassaient des bombes de sept cents livres, à quinze cents toises en l'air et à une lieue et demie en mer. Chaque bombe lancée coûtait à l'état trois cents francs. On se servait pour mettre le feu à ces épouvantables machines, de lances qui avaient douze pieds de long, et le canonnier se fendait autant que possible, baissant la tête entre les jambes et ne se relevant qu'après le coup parti. Ce fut l'empereur qui voulut lui-même lancer la première bombe.
À droite de la tour d'ordre, était la baraque du maréchal Soult, construite en forme de hutte de sauvage, couverte en chaume jusqu'à terre et vitrée par le haut, avec une porte par laquelle on descendait dans les appartemens, qui étaient comme enterrés. La chambre principale était ronde; il y avait dedans une grande table de travail couverte d'un tapis vert et entourée de petits plians en cuir.
La dernière baraque enfin, était celle de M. Decrès, ministre de la marine, faite et distribuée comme celle du maréchal Soult.
De sa baraque, l'empereur pouvait observer toutes les manœuvres de mer, et la longue-vue dont j'ai parlé était si bonne, que le château de Douvres avec sa garnison se trouvait, pour ainsi dire, sous les yeux de Sa Majesté.