Le camp de droite, établi sur la falaise, se divisait en rues qui toutes portaient le nom de quelque général distingué. Cette falaise était hérissée de batteries depuis Boulogne jusqu'à Ambleteuse, c'est-à-dire sur une longueur de plus de deux lieues.

Il n'y avait, pour aller de Boulogne au camp de droite, qu'un chemin qui prenait dans la rue des Vieillards, et passait sur la falaise entre la baraque de Sa Majesté et celles de MM. Bruix, Soult et Decrès. Lorsqu'à la marée basse, l'empereur voulait descendre sur la plage, il lui fallait faire un très-grand détour. Un jour il s'en plaignit assez vivement. M. Bonnefoux, préfet maritime de Boulogne, entendit les plaintes de Sa Majesté, et s'adressant à M. Sordi, ingénieur des communications militaires, lui demanda s'il ne serait pas possible de remédier à ce grave inconvénient. L'ingénieur répondit que la chose était faisable, que l'on pouvait procurer à Sa Majesté les moyens d'aller directement de sa baraque à la plage, mais que, vu l'excessive élévation de la falaise, il faudrait, afin d'esquiver la rapidité de la descente, creuser le chemin en zig-zag. «Faites-le comme vous l'entendrez, dit l'empereur, mais que je puisse descendre par là dans trois jours.» L'habile ingénieur se mit à l'œuvre; en trois jours et trois nuits, un chemin en pierres liées ensemble par des crampons de fer, fut construit, et l'empereur, charmé de tant de diligence et de talent, fit porter M. Sordi pour la prochaine distribution des croix. On ne sait par quelle fâcheuse négligence cet habile homme fut oublié.

Le port de Boulogne contenait environ dix-sept cents bâtimens, tels que bateaux plats, chaloupes canonnières, caïques, prames, bombardes, etc. L'entrée du port était défendue par une énorme chaîne, et par quatre forts, deux à droite, deux à gauche.

Le fort Musoir, placé sur la gauche, était armé de trois batteries formidables, étagées l'une sur l'autre; le premier rang en canons de vingt-quatre, le second et le troisième en canons de trente-six. À droite, en regard de ce fort, se trouvait le pont de halage, et derrière ce pont, une vieille tour, appelée la tour Croï, garnie de bonnes et belles batteries. À gauche, distance d'environ un quart de lieue du fort Musoir, était le fort la Crèche, avancé de beaucoup dans la mer, construit en pierres de taille, et terrible. À droite enfin, en regard du fort la Crèche, on voyait le fort en bois; armé d'une manière prodigieuse, et percé d'une large ouverture qui se trouvait à découvert, en marée basse.

Sur la falaise à gauche de la ville, à la même élévation que l'autre, à peu près, était le camp de gauche. On y voyait la baraque du prince Joseph, alors colonel du quatrième régiment de ligne. Cette baraque était couverte en chaume. Au bas de ce camp et de la falaise, l'empereur fit creuser un bassin, aux travaux duquel une partie des troupes fut employée.

C'était dans ce bassin qu'un jour, un jeune soldat de la garde, enfoncé dans la vase jusqu'aux genoux, tirait de toutes ses forces pour dégager sa brouette, encore plus embourbée que lui; mais il ne pouvait en venir à bout, et, tout couvert de sueur il jurait et pestait comme un grenadier en colère. Tout à coup, en levant par hasard les yeux, il aperçut l'empereur, qui passait par les travaux pour aller voir son frère Joseph, au camp de gauche. Alors, il se mit à le regarder avec un air et des gestes supplians, en chantant d'un ton presque sentimental: «Venez, venez à mon secours!» Sa Majesté ne put s'empêcher de sourire, et fit signe au soldat d'approcher, ce que fit le pauvre diable en se débourbant à grand'peine.—Quel est ton régiment?—Sire, le premier de la garde.—Depuis quand es-tu soldat?—Depuis que vous êtes empereur, sire.—Diable! il n'y a pas long-temps.... Il n'y a pas assez long-temps pour que je te fasse officier, n'est-il pas vrai? Mais conduis-toi bien, et je te ferai nommer sergent-major. Après cela, si tu veux, la croix et les épaulettes sur le premier champ de bataille. Es-tu content?—Oui, sire.—Major général, continua l'empereur en s'adressant au général Berthier, prenez le nom de ce jeune homme. Vous lui ferez donner trois cents francs pour faire nettoyer son pantalon et réparer sa brouette.—Et Sa majesté poursuivit sa course, au milieu des acclamations des soldats.

Au fond du port, il y avait un pont en bois, qu'en appelait le pont de service. Les magasins à poudre étaient derrière, et renfermaient d'immenses munitions. La nuit venue, on n'entrait plus par ce pont sans donner le mot d'ordre à la seconde sentinelle, car la première laissait toujours passer. Mais elle ne laissait pas repasser. Si la personne entrée sur le pont ignorait ou venait à oublier le mot d'ordre, elle était repoussée par la seconde sentinelle, et la première placée à la tête du pont, avait ordre exprès de passer sa baïonnette au travers du corps de l'imprudent qui s'était engagé dans ce passage dangereux, sans pouvoir répondre aux questions des factionnaires. Ces précautions rigoureuses étaient rendues nécessaires par le voisinage des terribles magasins à poudre, qu'une étincelle pouvait faire sauter avec la ville, la flotte et les deux camps.

La nuit, on fermait le port avec la grosse chaîne dont j'ai parlé, et les quais se garnissaient de sentinelles placées à quinze pas de distance l'une de l'autre. De quart d'heure en quart d'heure, elles criaient: «Sentinelles, prenez garde à vous!» Et les soldats de marine placés dans les huniers répondaient à ce cri par celui de: «Bon quart!» prononcé d'une voix traînante et lugubre. Rien de plus monotone et de plus triste que ce murmure continuel, ce roulement de voix hurlant toutes sur le même ton, d'autant plus que ceux qui proféraient ces cris, mettaient toute leur science à les rendre aussi effrayans que possible.

Il était défendu aux femmes non-domiciliées à Boulogne, d'y séjourner sans une autorisation spéciale du ministre de la police. Cette mesure avait été jugée nécessaire, à cause de l'armée. Sans cela, chaque soldat peut-être eût fait venir à Boulogne une femme; et Dieu sait quel désordre il en serait advenu. En général, les étrangers n'étaient reçus dans la ville qu'avec les plus grandes difficultés.

Malgré toutes ces précautions, il s'introduisait journellement à Boulogne des espions de la flotte anglaise. Lorsqu'ils étaient découverts, il ne leur était point fait de grâce; et pourtant des émissaires qui débarquaient on ne sait où, venaient le soir au spectacle, et poussaient l'imprudence jusqu'à écrire leur opinion sur le compte des acteurs et des actrices qu'ils désignaient par leur nom, et coller ces écrits aux murs du théâtre. Ils bravaient ainsi la police. On trouva un jour sur le rivage deux petits batelets couverts en toile goudronnée, qui servaient probablement à ces messieurs pour leurs excursions clandestines.