J'ai trouvé ce matin Joséphine très-occupée à lire une grande feuille manuscrite, et je n'ai pas été peu surprise de voir qu'elle apprenait sa leçon. Lorsqu'elle voyage, tout est fixé, prévu d'avance. On sait que dans tel endroit elle doit être haranguée par telle ou telle autorité; à celle-ci elle doit répondre de telle manière; à celle-là de telle autre. Tout est réglé, jusqu'aux présens qu'elle doit faire. Mais il arrive quelquefois qu'elle manque de mémoire; et alors, si sa réponse n'est pas aussi convenable que celle préparée, elle est toujours au moins faite avec tant d'obligeance et de bonté qu'on en est toujours content.
Liége, le 1er août 1804.
Je craignais que nous n'arrivassions jamais ici. L'empereur, sans s'informer si une route projetée à travers la forêt des Ardennes, était exécutée, a tracé la nôtre sur la carte; on a disposé les relais d'après ses ordres, et nous nous sommes trouvés vingt fois au moment d'avoir nos voitures brisées. Dans plusieurs endroits on les a soutenues avec des cordes. On n'a jamais imaginé de faire voyager des femmes comme des officiers de dragons.
Aix-la-Chapelle, le 7 août 1804.
L'impératrice est descendue ici dans la maison d'un M. de Jacoby, achetée dernièrement par l'empereur. On avait parlé de cette maison comme d'une habitation fort agréable; nous avons été surprises en trouvant une misérable petite maison. Le préfet voulait que Joséphine vînt de suite s'établir à la préfecture; mais telle est sa parfaite soumission aux volontés de Bonaparte qu'elle n'a pas voulu le faire sans ses ordres. Il tient beaucoup à favoriser les habitans des départemens réunis, désirant les attacher à la France. C'est par ce motif qu'il a acheté la maison de M. de Jacoby, et qu'il l'a payée quatre fois sa valeur.
Aix-la-Chapelle, août 1804.
Ce matin, en lisant le journal le Publiciste, Joséphine a été surprise assez désagréablement en voyant, dans le récit de son voyage, qu'on a recueilli et imprimé ses adieux à la femme du maire de Reims, chez lequel elle avait logé en passant dans cette ville. Il arrive souvent qu'on dit avec négligence une chose qui n'a pas le sens commun sans s'en apercevoir; mais retrouve-t-on cette même phrase imprimée, alors la réflexion la fait apprécier tout ce qu'elle vaut. J'avoue qu'il n'en est pas besoin pour juger celle-ci. En partant de Reims, l'impératrice a remis à la femme du maire un médaillon de malaquite, entouré de diamans, et lui a dit en l'embrassant: C'est la couleur de l'espérance. Le fait est que l'espérance n'avait pas la moindre chose à faire là; c'est une bêtise. J'y étais; je l'ai entendue et remarquée: mais je me suis bien gardée de m'en souvenir ce matin. Joséphine était désolée; elle assurait, de la meilleure foi du monde, n'avoir pas dit un mot de cela: il eût été cruel de la contredire. Le secrétaire des commandemens lui proposait de faire démentir cette phrase dans le journal; elle y a pensé un moment; mais soit que la mémoire lui revînt dans cet instant, soit qu'elle ait craint de faire une chose qui fût désapprouvée par Bonaparte, elle s'est bornée à lui écrire qu'elle n'a point dit cette bêtise; que son premier mouvement avait été de la faire démentir, mais qu'elle n'avait rien voulu faire sans ses ordres. On a fait partir un courier pour Boulogne.[17]
Aix-la-Chapelle, 11 août 1804
Notre vie ici est ennuyeuse et monotone. À l'exception d'une promenade que nous faisons chaque jour en calèche, dans les environs de la ville, le reste de la journée ressemble toujours parfaitement à la veille. La troupe de Picard est venue ici, et y restera aussi long-temps que l'impératrice. Chaque soir, nous allons bâiller au théâtre; on ne peut imaginer combien le répertoire de Picard est fatigant à la longue. Certainement on y trouve de l'esprit, quelques scènes d'un très-bon comique; mais les sujets étant toujours choisis dans la plus basse bourgeoisie, on ne sort jamais de la diligence ou de la rue Saint-Denis. On peut s'amuser un jour de la nouveauté de ce ton; mais bientôt on est fatigué de se trouver toujours si loin de chez soi.
Le 11 août 1804.