N'étant pas allée au théâtre ce soir, et quelqu'un ayant parlé d'un plan de Paris en relief, l'impératrice a désiré le voir. La soirée étant très-belle, pourquoi, a-t-elle dit, ne pourrions-nous pas y aller à pied? C'était une nouveauté; on s'est empressé de partir. M. d'Harville, qui est toujours le chevalier de l'étiquette, était au désespoir. Il a voulu hasarder son opinion, mais nous étions déjà bien loin. Le fait est qu'il avait bien raison, et la suite de cette gaîté l'a prouvé. Les rues étant très-désertes le soir, nous n'avons rencontré presque personne en allant; mais pendant que nous examinions ce plan, voilà le bruit de notre promenade nocturne qui se répand; et quand nous sortons, toutes les chandelles étaient sur les fenêtres, et toute la populace sur notre passage. Nous devions former un cortége assez plaisant; ces messieurs, le chapeau sous le bras, l'épée au côté, nous donnaient la main, et nous aidaient à traverser la foule qui se pressait autour de nous, et dont les haillons formaient un contraste assez bizarre avec nos plumes, nos diamans et nos longues robes. Enfin nous avons atteint l'hôtel de la préfecture; l'impératrice a senti alors qu'elle avait fait une étourderie; elle en est convenue franchement.

Le 13 août 1804.

On a dit ce soir que l'empereur arriverait bientôt ici: cela donnera un peu de mouvement et de variété à notre cercle habituel, qui est d'une parfaite monotonie. Il se compose de madame de La Rochefoucault, femme d'un esprit très-agréable; de quatre dames du palais, du grand écuyer, deux chambellans, l'écuyer cavalcadour; M. Deschamps, secrétaire des commandemens; le préfet, sa famille; deux ou trois généraux qui ont épousé des femmes allemandes, véritables caricatures. J'ajoute une femme fort aimable, madame de Sémonville, femme de l'ambassadeur de France en Hollande; elle était par son premier mariage madame de Montholon. Elle a eu deux fils et deux filles: l'une, madame de Spare; l'autre, qui avait épousé le général Joubert, et, en second, le général Macdonald. Cette jeune et aimable femme est mourante; elle est venue ici pour prendre les eaux; sa mère, madame de Sémonville, l'a accompagnée pour lui donner ses soins. Je crains qu'ils ne soient infructueux. Nous jouissons donc bien peu de la société de madame de Sémonville, qui ne quitte presque pas sa fille.

Aix-la-Chapelle, le 14 août 1804.

Je suis restée ce matin assez long-temps seule avec Joséphine; elle m'a parlé avec une confiance dont je serais très-flattée, si je ne m'apercevais chaque jour que cet abandon lui est naturel et nécessaire. Le jugement que je porte de son caractère est peut-être prématuré, puisque je la connais depuis bien peu de temps; cependant je ne crois pas me tromper. Elle est tout-à-fait comme un enfant de dix ans. Elle en a la bonté, la légèreté; elle s'affecte vivement; pleure et se console dans un instant. On pourrait dire de son esprit ce que Molière disait de la probité d'un homme, «qu'il en avait justement assez pour n'être point pendu.» Elle en a précisément ce qu'il en faut pour n'être pas une bête. Ignorante, comme le sont en général toutes les créoles, elle n'a rien ou presque rien appris que par la conversation; mais ayant passé sa vie dans la bonne compagnie, elle y a pris de très-bonnes manières, de la grâce, et ce jargon qui, dans le monde, tient lieu quelquefois d'esprit. Les événemens de la société sont un canevas qu'elle brode, qu'elle arrange, qui fournit à sa conversation. Elle a bien un quart heure d'esprit par jour. Ce que je trouve charmant en elle, c'est cette défiance d'elle-même, qui, dans sa position, est un grand mérite. Si elle trouve de l'esprit, du jugement à quelques-unes des personnes qui l'entourent, elle les consulte avec une candeur, une naïveté tout-à-fait aimables. Son caractère est d'une douceur, d'une égalité parfaites: il est impossible de ne pas l'aimer. Je crains que ce besoin d'ouvrir son cœur, de communiquer toutes ses idées, tout ce qui se passe entre elle et l'empereur, ne lui ôte beaucoup de sa confiance. Elle se plaint de ne point la posséder; elle me disait ce matin que jamais, dans toutes les années qu'elle a passées avec lui, elle ne lui a vu un seul moment d'abandon; que si, dans quelques instans, il montre un peu de confiance, c'est seulement pour exciter celle de la personne à qui il parle; mais que jamais il ne montre sa pensée tout entière. Elle dit qu'il est très-superstitieux; qu'un jour, étant à l'armée d'Italie, il brisa dans sa poche la glace qui était sur son portrait, et qu'il fut au désespoir, persuadé que c'était un avertissement qu'elle était morte; il n'eut pas de repos avant le retour du courrier qu'il fit partir pour s'en assurer[18].

Cette conversation a amené Joséphine à me parler de la singulière prédiction qui lui fut faite au moment de son départ de la Martinique. Une espèce de bohémienne lui dit: «Vous allez en France pour vous marier; votre mariage ne sera point heureux; votre mari mourra d'une manière tragique; vous-même, à cette époque, vous courrez de grands dangers; mais vous en sortirez triomphante; vous êtes destinée au sort le plus glorieux, et, sans être reine, vous serez plus que reine.» Elle a ajouté qu'étant fort jeune alors, elle fit peu d'attention à cette prédiction; qu'elle ne s'en souvint qu'au moment où M. de Beauharnais fut guillotiné; qu'elle en parla alors à plusieurs des dames qui étaient enfermées avec elle, dans le temps de la terreur; mais qu'à présent, elle la voit accomplie dans tous ses points. C'est un hasard assez singulier que le rapport qui se trouve entre cette prédiction et sa destinée.

Le 15 août.

Joséphine a continué ce matin à la promenade la conversation commencée hier avec moi. J'étais seule dans sa voiture; elle m'a parlé de M. de Talleyrand; elle prétend qu'il la hait, et sans autres motifs que les torts qu'il a eus avec elle. Hélas! il est trop vrai que quiconque a offensé ne pardonne pas. Ces mots sont gravés en gros caractères dans l'histoire du cœur humain. L'offensé peut perdre le souvenir, mais la conscience ne manque jamais de mémoire. Pendant le séjour de Bonaparte en Égypte, dans un temps où on le regardait comme perdu, M. de Talleyrand, toujours aux pieds du pouvoir, fut, dans plusieurs circonstances, très-poli pour madame Bonaparte. Un jour, particulièrement, il dînait avec elle chez Barras; madame Tallien s'y trouvait: on prétend que cette femme, célèbre par sa beauté, exerçait alors un grand empire sur Barras. M. de Talleyrand, placé près d'elle et de madame Bonaparte, mit tant de grâce dans les soins dont il entoura madame Tallien, et si peu de politesse envers madame Bonaparte, que celle-ci, qui le connaissait pour être la perfection des courtisans, jugea qu'il fallait que le général Bonaparte fût mort, pour qu'il la traitât si mal; car s'il avait eu la pensée qu'il pût jamais revenir en France, il eût craint qu'il ne vengeât à son retour le peu d'égards qu'il aurait eus pour sa femme en son absence. Cette idée, en se mêlant à l'amour-propre blessé, lui fit quitter la table en pleurant. M. de Talleyrand, qui n'a pas oublié cette circonstance, et qui craint que Joséphine n'ait un jour le désir et le pouvoir de s'en venger, a fait tout ce qui a dépendu de lui, dans les trois derniers mois qui viennent de s'écouler, avant la création de l'empire, pour engager Napoléon à divorcer, pour épouser la princesse Willelmine de Bade; il a fait valoir, avec toute l'adresse de son esprit, l'appui qu'il trouverait dans les cours de Russie et de Bavière, dont il deviendrait l'allié par ce mariage; le besoin de consolider son empire par l'espérance d'avoir des enfans. L'empereur a un peu balancé; mais enfin il a résisté, et Joséphine n'a plus d'inquiétude à cet égard.[19]

Quoiqu'avec peu d'esprit, elle ne manque pas d'une certaine adresse; elle a su profiter de la faiblesse superstitieuse de l'empereur, et elle lui dit quelquefois: On parle de ton étoile, mais c'est la mienne qui influe sur la tienne; c'est à moi qu'il a été prédit une haute destinée. Cette idée a contribué peut-être plus qu'on ne pense à faire échouer les projets de M. de Talleyrand, et à resserrer les liens qu'il voulait rompre[20].

Joséphine vient de me conter une anecdote assez piquante. Madame de Staël écrivait dernièrement au comte Louis de Narbonne. Envoyant sa lettre par un homme qu'elle croyait sûr, elle n'a rien déguisé de sa pensée; elle s'est particulièrement égayée sur le compte des personnes qui ont accepté des places à la cour depuis la création de l'empire. Elle ajoutait qu'elle espérait qu'elle n'aurait jamais le chagrin, en lisant le journal, de voir son nom côte à côte des leurs. L'homme qui était chargé de cette lettre l'a portée à Fouché. Celui-ci (après avoir payé cette scélératesse) l'a lue, copiée, et l'ayant refermée avec soin, il a dit à l'homme: «Remplissez votre commission; ayez la réponse de M. de Narbonne, et vous me l'apporterez:» ce qu'il n'a pas manqué de faire. Le comte a répondu sur le même ton. On dit que nous ne sommes pas ménagés dans cette réponse. Je lui pardonne de tout mon cœur; je suis moi-même toujours tentée de rire de l'ensemble bizarre que nous formons. C'est un véritable habit d'arlequin que cette cour; mais si l'habit a toutes les bigarrures requises, arlequin n'a pas du tout les grâces de son état[21]; sa gaucherie contraste singulièrement avec les grands seigneurs dont il s'est entouré. Je suis fâchée qu'on puisse opposer aux plaisanteries du comte son assiduité aux cercles de Cambacérès et de tous les ministres. Joséphine prétend que cette lettre dont Napoléon se souvient à chaque révérence de M. de Narbonne (il en fait beaucoup), leur ôtera toute leur grâce et qu'il n'obtiendra jamais rien[22].