LE ROMAN DU MALADE

I
LA CHAMBRE DU MALADE

Êtres valides, quand un malade lève les yeux sur vous, c’est dans son ardent regard qu’il vous faut saisir tout le prix de votre santé.

Hier, j’étais un homme comme les autres. J’appréciais peu mes courtes joies et donnais de l’importance à mes plus négligeables soucis ; je méconnaissais la vie, je me plaignais qu’elle ne servît pas assez docilement mes intérêts, mon ambition ou mes plaisirs ; je me croyais malheureux parce que le moindre de mes souhaits tardait à se réaliser et je ne soupçonnais pas que je portais en moi, sous la peau, le plus précieux de tous les biens, le premier, celui sans lequel on n’en peut goûter aucun autre. Aujourd’hui, je suis étendu sur un lit, consumé par la fièvre, sous l’œil d’une garde-malade silencieuse, sentant derrière la porte l’inquiétude de ma mère qui rôde. Et je pense simplement ceci : « J’ai trente ans et je vais mourir. »

Le médecin, en m’auscultant, a laissé tomber ce simple mot :

— Diable !

Puis après s’être composé un visage :

— Cette bronchite n’est pas récente. Il y a longtemps que vous deviez porter ça sans vous en douter… Enfin, espérons que ce ne sera rien.

Il a dit : bronchite ; mais l’ombre qui ne parvient pas à quitter son visage, les ordres qu’il donne, cette garde qui vient dans la journée prendre son service à mon chevet, cette porte et cette fenêtre condamnées, et des nuances qui sont dans un regard, dans un son de voix, dans un geste qui ne se croit pas observé, tout cela, plus que mon pouls précipité, la difficulté presque insurmontable que j’éprouve à respirer et les quarante degrés qu’accuse le thermomètre, a fait peu à peu la lumière dans mon esprit.

Ainsi j’ai pensé, j’ai agi, j’ai senti, j’ai aimé, j’ai cru vivre enfin jusqu’à cette époque précise, déterminée où, dans ce compartiment de chemin de fer, dans ce courant d’air, ce tapis secoué au-dessus de ma tête, la toux de cet inconnu, j’ai trouvé mon destin qui m’attendait patiemment depuis que je suis né. A l’heure même où j’ouvris les yeux, il reçut cette mission d’être là à cet instant, fixé d’avance, de ma trentième année. Et, sans que je l’aie vu venir, le voici exact au rendez-vous.