Huit cents blessés achèvent de déjeuner, huit cents jeunes hommes de toutes classes, de tous climats, de toutes expressions, la tête enturbannée de pansements, le bras en écharpe, munis de béquilles qu’ils ont posées contre le banc, huit cents êtres blessés de toutes les blessures de guerre, et qui marquent à coup de couteaux sur les verres, ou de brodequins sur le plancher, une formidable mesure au refrain qu’on leur chante.

C’est le jour du dessert de luxe. On distribue des cigares, des fruits, et pendant plus d’une heure on les met en joie avec la Bande à Nini. Une demi-douzaine de comédiens ou de chanteurs, un compositeur aveugle qui ténorise, de Max qui livra dans la féerie, l’amour ou la frénésie son lyrisme ailé, une jeune coquette anciennement subventionnée, tout le théâtre représenté et résumé par quelques personnages typés comme s’ils le faisaient exprès, se démènent, se distribuent et se dépensent sous le commandement de Nini, étoile internationale du caf’conc’, ambitieuse de donner la joie aux soldats de France et de nettoyer à l’occasion, la Chanson qui en a besoin.

Une figure de reine déchue : Mme de Hocques. On lui doit le confort spécial de cet hôpital où elle est simple infirmière, ayant voulu qu’une infirmière accomplie acceptât le titre de major. Elle est inégalable pour procurer des douceurs à ce monde convalescent. Elle affectionne la bande à Nini qui y répand chaque semaine l’enthousiasme comme un torrent d’air pur.

Cobral s’incline très respectueusement devant elle. Je doute qu’il ait beaucoup de respect réel. Cobral semble chez lui ici.

Ne semble-t-il pas chez lui partout ?

Il nous présente à Mme de Hocques qui renouvelle son invitation, et nous quitte aussitôt pour faire boire un Marocain, souriant et défiguré, un lambeau d’homme.

Je dis à Cobral :

— Je n’ai rien à faire ici. Je vous rejoindrai plus tard. Je n’aime pas venir en spectateur vers la souffrance humaine.

— Attendez-moi, dit-il. Nous vous suivons.

C’est tout ce que nous faisons ici ? Quelle nécessité de venir, alors ?