C’est un grand-père, ce pépère qui n’avait jamais fait parler de ses complets ni de ses chevaux ni de ses dettes, et qui a fait aimer tout d’un coup son nom à la nudité romaine. Son visage est un bon visage du coin du feu, et l’on a toute sécurité quand on regarde le front précis où la lumière capricieuse du foyer atténue tous les plis de méditation. Et on l’imagine déambulant par quelque verger de la campagne toulousaine, le sécateur en main, émondant posément les branches mortes ou les roses pourries.

Cardiette brillant et puissant, semble, auprès de lui, son œuvre. Comme tel poème triomphal, apte à bouleverser les âmes, que composent parfois des êtres de génie au visage timide dans un bureau de l’administration.

Mais se souviennent-ils de ce qu’ils ont fait ? Savent-ils quels ils sont ? Le grand jardin que l’auto a traversé pour nous mettre à la porte de l’hôtel m’évoquait des temps bourgeois de jouissance. Les gens qui rient ou qui se taisent dans ce salon, savent-ils que l’heure est tragique ? Ce sont les maîtres de l’heure cependant.

Cobral nous excuse d’être bottés de boue jusqu’aux cuisses, mais on n’y prend pas garde et, comme le général a une vareuse toute simple, Cardiette un complet presque déformé, Sainte le plus discret des tailleurs, Mme de Hocques ne peut s’en prendre à personne d’être, elle, si coquette : et son apparat est du meilleur goût, et il se fond harmonieusement avec le faste rare de la décoration.

Le maître d’hôtel ouvre les portes.

Et ces êtres qui méditent des choses géantes, chacun selon son art, son sens ou sa folie, passent à table en parlant des Dévéria et des jupes en abat-jour.

La chère est exceptionnelle. Ceux qui ont mangé chez Mme de Hocques savent quelle cuisine rare on y déguste. Aujourd’hui c’est gala de gueule, avec une sobriété dans le service qui rehausse la tenue de ce déjeuner. Les hôtes sont considérables, n’est-ce pas ?

Sainte et Mme de Hocques se sont jetées à cœurs perdus dans une vaste dissertation sur les velours brochés. Cardiette les regarde avec l’admiration d’un littérateur devant les petits spectacles séduisants de l’existence.

Nanni regarde Cardiette.

Le général fait celui qui a faim. Moi, j’ai faim. Et Cobral mange.