Cardiette interrompt le babillage des chiffons par une louange au menu, et l’on parle cuisine. Souvenirs de repas incroyables : les « recettes » pleuvent. Sainte, elle-même, explique un mets qu’elle aurait inventé, et le général, dont je n’ai pas encore entendu la voix, quitte à regret le hachis aux tons vifs qui embaume dans son assiette, pour trahir les secrets culinaires d’une grand’mère défunte.

Nanni se désintéresse de ces propos. Il pense à quoi ? Ne vogue-t-il pas à toutes ailes dans son rêve fabuleux et nébuleux où miroitent les cocardes comme des cibles tricolores ? Loin, là-haut, il est en route déjà, et par moments un tressaillement secoue son visage. Impatience ou allégresse, exaspération de vie, toute prête à agir, à se livrer. Quand ses yeux se posent sur Cardiette, il semble vieillir brusquement. Ses épaules s’affaissent imperceptiblement et l’impossibilité amère se trace sous ses yeux et sur ses joues. Pauvre merveilleux exalté !

Il parle cependant. Il jette un mot çà et là. Chacune de ces brèves paroles a de quoi stupéfier, mais la conversation est devenue intense, et tout ce qu’on y jette disparaît dans une écume vive comme des fleurs tombées au torrent.

Cobral est aussi muet que le général. On jugerait que l’un et l’autre ont fait le pari d’un match de silence. Cardiette suffit à bruire. Il est maître de sa verve, et ce grand esprit mêle ses souvenirs et ses pensées neuves avec une si nette dextérité qu’on est en joie de l’écouter. Il suffit des quelques répliques qu’il arrache à Nanni et à moi, des coquetteries charmantes de Sainte et du charme de Mme de Hocques pour réaliser un entretien éclatant.

Il sent que Sainte est curieuse de lui. Mais il est aussi roué qu’elle-même et ne se gaspille pas en galanteries. Il est de ces êtres à qui l’on ne fait avouer de secrètes tendresses qu’en faisant parler leurs yeux. Ses yeux parlent aux yeux de Sainte.

Nanni a de la peine. Et il se débat entre les chevauchées aériennes de son imagination et le renoncement que lui impose la réalité. Il sait lire ce que les yeux d’un autre disent à une autre.

Cardiette n’a de compliments que pour Mme de Hocques. La belle divorcée aux millions discrets et artistes n’a pas le goût banal des fadeurs. Elle ne se fait dire que ce qu’elle veut qu’on lui dise. Et comme elle est joueuse raffinée, c’est un plaisir de la voir lutter avec Cardiette à qui mènera l’autre sur le terrain projeté.

Je crois que Sainte est un peu jalouse. Quels pièges d’âmes autour de cette table ! Et quelle chasse immense au delà de ces petits assauts ! Il n’est que guerre au monde. Si l’on détruit toutes causes de la grande, la petite subsistera tant qu’il y aura sur terre deux hommes et une femme, ou seulement un homme et une femme.

— Parlez-nous de votre discours, supplie pour la troisième fois Mme de Hocques.

Cardiette feint une grimace gamine.