Peu de mois s'étaient écoulés depuis son arrivée à Alençon, lorsque Louis Du Bois concourut pour la chaire de bibliothécaire de l'Ecole centrale, place qu'il obtint par un mémoire sur l'histoire littéraire en général, sur la bibliographie proprement dite, sur la formation d'une bibliothèque et sur son classement raisonné, mémoire qui réunit les suffrages de Daunou, de Capperonnier, de Clément de Ris, de Garat et de Ginguené. Nommé le 3 mars 1799, le jeune bibliothécaire remplit ses fonctions jusqu'à la suppression de l'établissement au mois de mars 1805.

Sa santé s'était fortifiée par l'usage du café, son ardeur s'accrut avec elle. En attendant que la bibliothèque pût être ouverte au public, il professa un cours d'histoire littéraire et de bibliographie raisonnée (de 1799 à 1801); il occupa aussi la chaire d'histoire et de géographie, pendant que d'autres fonctions retenaient loin d'Alençon M. Posté qui en était le titulaire.

Louis Du Bois fondait en même temps une Société littéraire sous le nom de Lycée des sciences, des lettres et des arts, qui devint la Société d'émulation, en 1802. Il composa pour cette Compagnie, dont il rédigea les statuts, et qu'il présida le premier, quoique le plus jeune de tous les membres, une foule d'opuscules en vers et en prose qui pour la plupart ont vu le jour, soit dans le Journal de l'Orne (politique, statistique et littéraire) qu'il créa le 24 janvier 1803, soit dans l'Annuaire de l'Orne qu'il publia de 1807 à 1812

Dans le temps qu'il préparait l'ouverture de la bibliothèque publique d'Alençon, où, grâce à ses soins, les livres devaient être reçus par la riche menuiserie que les Chartreux du Val-Dieu (arrondissement de Mortagne) avaient fait sculpter à grands frais avec le plus beau bois de chêne qu'on puisse trouver en France, Louis Du Bois, sauvait, à Laigle, de précieux manuscrits venus de St.-Évroult, notamment un autographe d'Orderic Vital contenant des parties inédites de cet historien. A Séez, il achetait des parchemins venus de la Trappe, et commençait l'histoire de ce monastère, qui ne parut qu'en 1824. Il imprimait en même temps le prospectus d'une publication mensuelle (L'Esprit des journaux), auquel il fallut renoncer, parce que cette ancienne compilation se continuait à Bruxelles.

A l'époque de la destruction des écoles centrales, Louis Du Bois refusa une chaire de latin à l'école secondaire d'Alençon, et peu après les fonctions de sous-préfet d'Acqui dans le département du Tanaro. Sa ville d'adoption avait pour lui trop de charmes. Une liaison de cœur l'y retenait, et aux jouissances de l'amour il réunissait toutes celles de l'amour-propre; il avait des ennemis, des polémiques (une entre autres avec l'avocat Laigneau-Duronceray, qui publia ses Tablettes en 1804); et, reçu franc-maçon, parvenu rapidement au grade de rose-croix, il était chargé comme orateur de sa loge, de prononcer tous les discours d'apparat. Il fut aussi le poète de cette loge, et composa pour dix solennités dix cantiques imprimés à Alençon et réimprimés à Paris dans divers recueils.

Quand le préfet de l'Orne, La Magdelaine, mit sur pied les amis de Louis Du Bois pour lui faire accepter les fonctions de son secrétaire intime, il n'éprouva point de refus. Le poste était lucratif, et ses goûts retenaient à Alençon notre jeune et actif écrivain. La Magdelaine était maladif et paresseux; il remit le fardeau de sa préfecture à son secrétaire, qui se livra à l'administration avec le zèle qu'il portait dans toutes ses études. Un fort volume in-fo. qu'il composa sur la statistique du département de l'Orne pour répondre aux désirs du Gouvernement, valut au préfet qui ne l'avait pas lu en entier, des titres et des dotations. Quant à l'auteur, il en tira de bons articles pour ses annuaires de 1808-1812.

Ces annuaires, le Journal de l'Orne et l'administration n'occupèrent encore qu'une partie de son temps. Une autre était consacrée aux plaisirs de la société, une autre à des compositions sérieuses ou frivoles. Ainsi dans l'année 1810, nous le voyons publier un Traité des melons, 1 vol., et le roman de Geneviève et Siffrid, 2 vol. in-12. A l'occasion de ce dernier ouvrage, Mme de Staël lui écrivait: «Je vous remercie de m'avoir envoyé votre spirituel roman. Il est un peu moderne pour le VIIIe siècle, et sert mieux à faire connaître le temps présent que le passé; mais c'est la manière française de tout transporter dans le point de vue du siècle actuel. Je suis fâchée que vous demeuriez si loin de moi: nous parlerions ensemble, et de votre ouvrage, et de ceux que vous ferez.» Deux mois après, Boufflers lui écrivait, à son tour: «Je trouve, après un assez long voyage, le joli roman (si on peut appeler joli ce qui fait pleurer) que vous avez bien voulu m'envoyer, avec des vers dont je ne suis assurément pas digne, mais dont je voudrais au moins être capable. Autant je dois me défier de tout ce que vous me dites de flatteur, autant vous devez croire au témoignage que j'aime à rendre à un talent exercé et distingué dont j'ai sous les yeux une double preuve.» A nos yeux, ce roman philosophique et moral est un des ouvrages les mieux écrits de Louis Du Bois. On y trouve un résumé de ses réflexions personnelles, des systèmes les plus chers à son esprit, qui sentait le besoin de créer quelque chose après les ruines entassées par la Révolution. Aussi quand, l'année suivante, le fameux comte de Saint-Simon, qu'il avait connu précédemment, vint passer un assez long temps à Alençon (en apparence pour se livrer dans la solitude de la province à des études sur l'ordre social, en réalité pour inquiéter l'allemand Redern, son ancien associé, qui avait acheté le château de Flers), le futur fondateur d'une école devenue trop célèbre eut-il des entretiens fréquents et prolongés avec l'auteur de Geneviève. Toutefois l'esprit plus pratique de celui-ci reconnut le vide et le ridicule des utopies qu'enfantait le comte; il lui prêta de l'argent qui ne lui a jamais été rendu, et ne tarda pas à suivre en Italie, en qualité de secrétaire intime, le jeune fils du sénateur Rœderer, nommé préfet du Trasimène.

Ce départ ne permit pas à Louis Du Bois de donner suite au projet qu'il avait conçu dès-lors de rappeler ses contemporains à l'amour de notre vieille Normandie. Plus d'une fois il revendiqua la priorité de ce retour aux études historiques sur notre illustre province, et l'on ne saurait sans injustice lui en refuser l'honneur. Nous avons, en effet, sous les yeux un prospectus de 1810 ou 1811 intitulé: Archives Normandes, ou Répertoire complet d'ouvrages et d'extraits, imprimés et inédits, soit en prose, soit en vers, sur les antiquités, l'histoire politique, civile et ecclésiastique, la topographie, la statistique, l'agriculture, le commerce, la navigation, l'histoire naturelle et médicale, l'histoire littéraire, les sciences, les lettres, et les arts de la ci-devant province de Normandie; par une société de gens de lettres; publiées par M. Louis Du Bois, ex-bibliothécaire, etc. L'ouvrage devait se publier par volumes trimestriels tirés in-12 et in-8º. Les deux volumes d'Archives publiés, le premier en 1824, le second en 1826, en sont une sorte de spécimen.

Quoi qu'il en soit, le départ de l'auteur interrompit ses travaux sur la Normandie; il y revint avec bonheur de 1820 à 1830.

Le sol romain ne fut point sans inspiration pour Louis Du Bois, qui malheureusement eut peu le temps de s'y livrer à la littérature. L'agonie de l'empire et la marche des alliés le forcèrent de rentrer dans sa patrie; le préfet du Trasimène, nommé préfet de l'Aube, emmena dans sa nouvelle préfecture son secrétaire intime, à qui l'envahissement des troupes étrangères ne permit pas plus qu'à son chef d'arriver à Troyes. La Restauration le rendit à la vie privée. Marié depuis trois ans, père d'une charmante petite fille, il vint philosopher et planter à Mesnil-Durand, et se préparer cette humble retraite où nous l'avons vu dans les dernières années de sa vie.