Les exagérations de Grégoire à la tribune de la Convention nationale, dans son fameux Rapport sur l'extinction des patois et les moyens d'universaliser l'usage du français, nous semblent beaucoup plus raisonnables; car si c'est une croisade stérile que celle que l'on entreprendrait contre la ténacité de certaines populations, attachées à leur jargon comme à l'air de leurs vallées ou de leurs montagnes, il est désirable que l'intelligence de notre langue se propage sur tous les points de notre territoire; l'unité de cette langue importe à l'unité politique, religieuse, administrative. La fusion d'une foule de peuplades voisines dans une grande nation n'est complète qu'autant qu'elles entendent le même idiome, et l'Assemblée constituante qui ordonna, le 14 janvier 1790, de traduire ses décrets en dialectes vulgaires, prit une mesure moins logique que la Convention décrétant, le 8 pluviose an II (27 janvier 1794), qu'il serait établi des instituteurs primaires pour enseigner la langue française dans les départements où elle était le moins répandue, notamment dans ceux de la Bretagne et de l'Alsace.
Ces vues patriotiques ont été secondées par les guerres de la République et de l'Empire, et, quand la paix est venue, les mesures législatives et les intérêts nouveaux des populations ont continué la propagation du français dans les provinces. Chaque jour les patois perdent du terrain, et nous sommes loin de nous en plaindre. Si nous nous montrons curieux de les recueillir, ce n'est point pour substituer leur indigence à nos richesses. Nous imitons les antiquaires qui remplissent leurs musées de vieilleries de toute espèce pour l'art, non pour l'usage; et ceux-là seuls nous blâmeraient, qui proscriraient toute recherche sur le premier des arts, celui de la parole.
Nous tenions à nous expliquer sur l'objet d'un livre que nous avons grossi des deux tiers, et sur l'intérêt qu'il peut avoir aux yeux des linguistes, intérêt relatif, que nous croyons apprécier à sa valeur. Maintenant nous allons laisser l'auteur du Glossaire parler du patois et des patois dans une Préface qui est son dernier ouvrage. Il l'écrivit en 1854, quelques mois avant sa mort
Nous ferons suivre cette Préface de la Biographie de Louis Du Bois.
Julien TRAVERS.
Caen, le 25 juillet 1856.
PRÉFACE DE L'AUTEUR.
§ I.
Le sol de la Normandie, son histoire, ses usages, ses préjugés, ses locutions particulières, ses divers patois devinrent de bonne heure le sujet de mes recherches et de mes méditations.