A peine sorti du collége, dans les divers emplois que j'occupai, dans tous les lieux que j'eus occasion d'habiter, je ne perdis jamais de vue mon objet. Toutefois ce fut principalement en 1795, que je commençai à recueillir et à classer par ordre alphabétique les mots du patois normand.

C'est surtout quand j'eus à Alençon des fonctions publiques, que je fis une ample moisson de mots patois normands dans l'Orne, le Calvados et la Manche. J'y ajoutai un peu plus tard un très-grand nombre de mots des autres départements de la province, pendant mes voyages plus ou moins répétés et mes séjours plus ou moins prolongés sur tous les points de leur territoire. Là, je m'attachai avec un soin scrupuleux à constater la véritable acception de chaque vocable, l'orthographe propre à en fixer la prononciation exacte, et j'établis la ressemblance de ces expressions avec celles de la langue romane et des principaux patois de la France.

Ce travail que, depuis 1830, mes divers emplois administratifs m'empêchèrent de publier, fut au moment de voir le jour en 1843. Le libraire Dumoulin, de Paris, annonça qu'il le publierait après mes Recherches sur la Normandie, qu'il venait de mettre sous presse.

Quelques fragments de l'ouvrage avaient déjà paru, en 1807, dans les Mémoires de l'Académie celtique, t. V, et, en 1823, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de France, t. IV. En 1829, M. Quérard en fit mention dans le tome II, p. 601 et 602 de La France littéraire.

§ II.

La publication de mes patois, suspendue en 1830, le fut de nouveau en 1844, par l'effet de la mise au jour et les soins d'impression de mon Histoire de Lisieux (2 vol. in-8º, 1845) et de ma Traduction de l'Agriculture de Columelle (3 vol. in-8º, 1846).

Depuis ce temps, les événements politiques et beaucoup d'embarras domestiques et de chagrins ont dû nécessairement absorber les jours que j'aurais consacrés à mes travaux littéraires. J'ai même renoncé à mon Histoire de Normandie, et c'est pour moi une véritable douleur aujourd'hui que j'ai dépassé 80 ans.

§ III.

Nos patois, dont l'étude peut fournir tant de secours à la linguistique, à la philologie, nos patois, tels qu'ils sont conservés dans la classe ignorante, dédaignés par les classes instruites, rebutés par les dictionnaires de la langue officiellement admise dans le discours soit oral, soit écrit, sont des débris des idiomes jadis parlés par les habitants de la Gaule et les peuples qui l'ont conquise, ou qui y ont passé et plus ou moins séjourné. Ces peuples sont les Celtes ou Welches, les Romains, les Cimbres ou Kimris, les Burgondes, les Francs, les Saxons, les hommes du Nord ou Normands, et les Arabes ou Sarrasins.

Les Italiens, qui firent la conquête des Gaules et les tinrent plus de quatre siècles sous leur gouvernement civilisateur, sont de tous ces étrangers ceux dont on a dû naturaliser chez nous la plus grande quantité de vocables et de locutions. Les Phocéens avaient déjà, de Marseille qu'ils fondèrent en 599 avant l'ère vulgaire, importé dans le midi des Gaules beaucoup de mots grecs faciles à reconnaître.