Albert s’attendait à quelque chose de grandiose, comme un vaste couvent d’une lieue carrée, abritant des milliers d’intellects d’élite.

Il fut surpris de trouver un quartier presque banal, habité soit par des gandins plus rapprochés du crétinisme que d’aucune autre des facultés de l’âme, soit par de simples écervelés qui mettaient à se pocharder et à brailler des couplets de café-concert un singulier plaisir, soit par de pauvres hères qui s’épuisaient en d’ingrats labeurs d’intelligence et qui réussissaient le plus souvent à s’atrophier, abrutis dans leur spécialité. Quelques rares, seulement, semblaient doués. Mais, au-dessous d’eux, quelle tourbe profonde d’impérities!

Or, plus l’incapacité était grande, plus grande était la présomption.

Et à voir les succès qui couronnaient parfois les fronts les plus vides, on pouvait hardiment croire que les hommes ne sont estimés qu’en raison de leurs prétentions.

On trouvait, chez la plupart de ces candidats à la grande fanfaronnade des vocations libérales, une naïveté qui les rendait encore plus grotesques. Indépendamment des illusions qu’ils savaient se faire sur leurs mérites, ils en avaient d’étranges sur l’importance de leurs sciences et de leurs arts, sur le rôle de ce qu’ils appelaient magnifiquement «la civilisation» et dont ils se croyaient les représentants attitrés, les fils élus. Cette «civilisation» les faisait tous délirer. Ils en avaient plein la gueule. Et leurs gros yeux de méridionaux roulaient, ou leurs yeux nuageux de Germains se dilataient, en prononçant ce mot. A les entendre, on se demandait s’ils aideraient vraiment tant soit peu au développement de l’humanité, ces futurs avocats, ces futurs juges, ces futurs fonctionnaires, ces futurs politiciens, ces futurs charlatans, ces futurs praticiens émérites, ces futurs constructeurs de canons et de forteresses, ces futurs professeurs de rhétorique, qui, pour le moment—tout en s’imaginant travailler—employaient le meilleur de leur temps et de leurs forces à faire la noce. Ou si, plutôt, ils ne continueraient pas toute leur vie à faire la noce aux dépens de cette même humanité.

Mais tout cela si candidement, avec une telle confiance béate en la sainteté de leur mission, qu’on ressentait moins de colère contre eux, qu’un peu de pitié pour leurs futurs exploités.

La physionomie de ce quartier—inférieur déjà sous ces rapports aux autres quartiers travailleurs de Paris—se distinguait encore par sa mobilité constante, qui s’attachait successivement à tous les engouements contradictoires, à tous les caprices, à toutes les modes. Dire que, le plus souvent, ces objets de grande faveur, parmi cette horde précoce de dindons, étaient des niaiseries, des morceaux de rubans rouges, est superfétatoire: qu’eût-on pu attendre de vraiment sérieux de cette jeunesse qui méprisait le fonds solide et naturel de la nation, et qui se ruait sur les grand’routes déjà battues et suivies par des millions, en se flattant de les découvrir? Un personnage gouvernemental, en Chambre haute ou Chambre basse, se produisait-il dans un miroitant discours-réclame, plein de promesses, de périodes rondes, gonflé et vide comme un aérostat, la jeunesse se soulevait d’enthousiasme, s’assemblait, envoyait une députation à l’orateur pour le féliciter et l’assurer du concours moral et effectif de tous les étudiants pour le salut de la France. Un démagogue lançait-il une proclamation funambulesque, foudroyant les puissants du jour, décrétant la guerre sainte contre les mangeurs de la fortune publique, les juifs, les détenteurs de l’influence, en de tout aussi creuses phrases, en éloquences tout aussi boursouflées, la jeunesse se ressoulevait d’enthousiasme et organisait une ovation en l’honneur du Brutus. Dans une brasserie, une jeune fille dévoilait-elle quelques agréments de figure ou d’indécence, la jeunesse se soulevait encore d’enthousiasme, enlevait la reine, la promenait en triomphe sur le boulevard Saint-Michel, glorifiée d’acclamations et d’idolâtries. Une chanson-scie, une canne nouvelle, un cocher ivre, un honnête citoyen ridiculisé, une fleur, un mot, un chapeau, soulevaient toujours d’enthousiasme cette jeunesse.

Une étiquette monumentale, affichée, à l’endroit le plus apparent, en gigantesques caractères d’or, prônait:

AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE.

Les étudiants se figuraient volontiers que c’était eux qu’elle étiquetait.