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EN SORBONNE

Alors—toujours plus—le désir de l’exploration intellectuelle l’obséda. Il ne pouvait pas se dire que la science était une vanité. Depuis le temps que les hommes travaillaient, s’épuisaient, ils avaient trouvé quelque chose: celui qui possédait la somme des connaissances humaines devait vraiment en savoir plus long sur les principes et les lois du monde que lui, Albert.—Cependant, s’il considérait la distance qui le séparait d’un casseur de pierres, il ne se la figurait pas moins grande que celle qui séparait de lui le plus fameux des penseurs: or, lui, Albert, en savait-il sur ces questions beaucoup plus long que le casseur de pierres?

Il se jeta dans l’étude de la philosophie.

Il suivit d’abord avec assiduité les cours d’un spiritualiste célèbre, qui posait pour tout juger—et jugeait de tout, en effet, avec une inaltérable complaisance envers lui-même. Ce bellâtre pérorait avec ardeur et conviction contre les crimes de ceux qui professaient des opinions différentes de la sienne. La sienne, ce n’était guère beau: un joli catholicisme laïque, dont lui, le philosophe charmeur, était le coquet prophète. Il avait le geste toujours le même, une main admirable balancée onctueusement au gré de la période et s’aplatissant sur la tribune avec un retentissement de cymbale pour en relever la chute. Tous ses arguments étaient de cette force: «Et vous voulez que nous estimions une conscience qui se passe de Dieu? Non, messieurs, nous ne l’estimons pas!»—Et, patapla! la cymbale! Cette belle main et ce beau coup de cymbale rendaient ses raisonnements invincibles.

Dégoûté en peu de temps de cette éloquence soufflée, Albert passa tout d’une pièce à un philosophe matérialiste, qui, sans faire le bruit de l’autre, groupait des disciples d’autant plus acharnés que la chapelle était étroite. On étudiait là, en petit comité, les sciences, on ramenait la psychologie entière aux fonctions hypothétiques des circonvolutions cérébrales, et l’univers n’était qu’un déplacement hasardeux de forces agissant les unes sur les autres par la vertu d’une loi mathématique à découvrir. Non seulement l’homme et le singe descendaient d’un même ancêtre—chose banale—mais tous les êtres, animaux, végétaux, minéraux, provenaient d’une unique substance, dont ils représentaient des transformations, des aspects: et cette substance était tellement simplifiée, tellement refoulée hors des atteintes du concept par l’analyse, qu’on finissait par se demander avec vertige si elle existait et si le monde était autre chose qu’une vaste illusion.