Après une équipée hurluberlu en cette fondrière de la pensée, où l’on est projeté sur le sol à chaque bout de champ, parce qu’on chevauche sur un terrain qui se dérobe, Albert tourna bride et revint en hâte, désarçonné, pendu à la crinière.—C’était fou: se targuer de positivisme et s’en courir là-bas! Qu’on prît pour base la science, ce paraissait une excellente et propice méthode: mais il fallait se condamner à ne pas la dépasser. Car sitôt qu’on sortait de ses bornes—les bornes de la terre: moins que de la terre, du terre à terre—on excédait la base et l’on dégringolait dans le néant.
Etait-il conséquent que, lorsqu’on ignorait même la place de l’organe de la pensée dans le cerveau, on voulût s’occuper scientifiquement de cette pensée? Que, lorsque la chimie n’était pas encore parvenue à synthétiser une cellule vivante, on pût émettre une vérité quelconque sur la vie? La science allait à pas sûrs, peut-être, mais si lentement, qu’elle restait en arrière, en arrière, en arrière, et qu’on ne devait pas la supposer capable de trancher, avant un avenir incommensurable, la plus minime des questions philosophiques.
Que faire?
Spéculer?
Alors, Albert éprouva le besoin violent de connaître tout ce que les hommes avaient pensé sur ces hautes matières, depuis les temps mythologiques et bibliques, jusqu’aux dernières contemporanéités: espérant trouver quelque part, en quelque siècle, chez quelque sage le mot de l’énigme, l’illumination évidente et supérieure sur les tourmentants problèmes.
Ce furent d’abord les Grecs qui l’émurent. Il fut surpris de rencontrer—déjà—chez les plus anciens d’entre eux les notions—semblant nées d’hier—modernes au sujet de l’origine du monde. Le naturalisme d’Anaxagore disait exactement, avec moins de raffinements et plus d’envergure, ce que prônait sur des airs nouveaux le matérialisme actuel. Le progrès intellectuel des siècles consistait à avoir détaillé le point d’interrogation originellement dressé. C’était comme si un homme ayant découvert un trou dangereux, les autres hommes, au lieu de le boucher, s’étaient ingénié à en sonder les profondeurs et à y découvrir toutes les agravantes cavités concomitantes. Il est vrai que quelques-uns avaient voulu le boucher: Socrate avait insinué que la question morale existait seule; et plus tard, bien d’autres avaient coopiné, les Stoïciens, Kant lui-même. Malheur! ils n’avaient fait que creuser un autre trou à côté!—A vrai dire, la morale n’intéressa jamais que médiocrement Albert. Il lui paraissait qu’avant de savoir comment il devait agir, il lui fallait savoir qui il était. Il en voulut à Kant d’avoir cherché à neutraliser le résultat de la Critique de la Raison pure en offrant le refuge d’une Raison pratique, dont—pour sa part—il ne reconnaissait pas le principe-base.
Et toujours, dès le commencement, cet éternel et immuable conflit entre l’idéalisme et le réalisme! Platon et Aristote, que vingt-deux siècles écoulés n’avaient pas encore mis d’accord.
A mesure qu’il avançait, le dégoût contristait l’âme d’Albert. Quelle hypocrisie! Les questions vitales de l’intelligence n’avaient pas avancé d’un pas. Plus il pénétrait dans le labyrinthe sans issue des idées, plus la conviction de s’être fourvoyé dans une compagnie de filous s’accentuait. Berné d’un système à l’autre, il finit par penser que la philosophie—ou plutôt les philosophies—n’était qu’un leurre, une moquerie, un piège: à coup sûr la preuve palpable de l’incapacité de l’esprit à sortir de son relatif.
Quelle chute, après avoir cru au génie humain!
Il admira à la fois la complexité savante de ces édifices équilibrés dans le vide, et la niaiserie de leurs aspects, quand on les considérait à froid. Descartes, Leibniz, Spinoza: on s’étonnait de leurs inventions, et en même temps on trouvait ces inventions bêtes. On pouvait peut-être dire: «C’est merveilleux!»—mais on ajoutait nécessairement: «C’est faux.» Ils raisonnaient très juste, et leurs conclusions étaient ridicules, et leurs conclusions étaient aux antipodes les unes des autres!