Et le long des quais vieillots, où d’habitude il bouquinait, Albert était secoué d’éclats de rire nerveux, tandis qu’il considérait l’idée qui tout à coup venait de se présenter à son cerveau. Orgie! L’idée d’orgie était bizarre. Le mot lui-même, ce heurt singulier de lettres, ces deux consonnances drôlement accouplées, cette r et ce g dos à dos, cet assemblage de voyelles et d’articulations, avec le concept qui s’y attachait, prenait une si extraordinaire tournure dans son entendement jusqu’alors naïf, que les hoquets de surprise se succédaient, gutturaux, de son larynx, comme l’éternuement d’un chat qui se hérisse la première fois qu’il voit un chien. Pourtant, l’idée était là. L’idée tombait peut-être des nues, sans rime, sans raison, sans cause, contraire à toute loi de l’association: mais enfin elle y était. Elle y était si bien, que sur toutes ses faces il la retournait, l’examinait, la contemplait, lui souriait ou la boudait tour à tour, la trouvait jolie ou s’en effarouchait. Et comme à côté de lui filait la Seine grisâtre et huileuse, il s’accouda sur la pierre décrépite du mur, et, peut-être avec l’espoir d’y trouver un conseil, rêveur, absorbé, les yeux immobiles, regarda couler l’eau.
Elle lui sembla se mouvoir avec une rapidité effrayante, au milieu de l’immutabilité des rives.
Où s’en allait-elle?
Si le Mauvais Plaisant qui fit un jour le monde, à chaque goutte d’eau, avant de la libérer d’entre ses doigts et de lui donner l’essor qui l’emporte loin de sa source, avait dit: «Goutte d’eau! je t’abandonne au tourbillon irrésistible des flots. Passagère sera ta destinée. Tu fuiras au sein des prairies ensoleillées et des cités bourdonnantes, jusqu’à l’heure où la grande Mer t’ensevelira. Va! mais sache qu’il n’est point de jougs sous lesquels tu ne doives plier, point de travaux que tu ne doives accomplir, point de tourments qui ne doivent t’accabler. Libre, tu te rendras volontairement esclave. Au lieu de jouir—autant que cela se peut dans ta course ardente—des rayons dorés du ciel, de l’air aux transparentes bulles, des paysages qui se mirent dans l’onde, tu t’efforceras de rouler au plus profond du fleuve, écorchant tes formes gracieuses sur les cailloux et les sables du lit fangeux, tu soulèveras les lourdes barques à la quille formidable, tu feras marcher la roue des moulins, tu t’engouffreras dans les tuyaux qui te happeront au passage et tu t’en iras servir de boisson aux habitants de Paris, avant de retourner à tes sœurs par d’ignobles égoûts.»—Qu’eût répondu la goutte d’eau?
La goutte d’eau eût répondu: «Oh! laisse-moi suivre le courant de la rivière le plus près possible de la voûte azurée; laisse-moi bondir comme une chèvre capricieuse, me mêler à la blanche écume ou, diaprée des sept feux de l’arc-en-ciel, jaillir sur la crête des vagues. Je ne veux point me souiller au contact impur de la vase, ni soulever les barques pesantes, ni mettre en mouvement les moulins; je ne veux point être utile aux hommes. Je veux voguer follement, sans retards, sans soucis, sans peines: et plus vite la grande Mer m’ensevelira, plus heureuse je serai, car ce sera la fin de la course.»
Et les lames filaient, filaient, se poussaient, grimpaient les unes par-dessus les autres, comme pressées d’arriver au bout, là-bas, dans la grande Mer. Et celles qui étayaient de leurs efforts le flanc des barques, celles qui, pauvrettes, se brisaient contre les piles des ponts ou celles qui se trouvaient retenues par les remous des bords semblaient souffrir de ne pouvoir—elles aussi—voler, brûler l’existence.
Albert en vint à croire qu’elles chantaient l’éternelle philosophie.
Qu’était-ce que la vie, après tout?
Sans se complaire à de banales comparaisons, il y avait lieu de remarquer que le devoir n’est qu’un vain mot. A droite, à gauche, une enfilade dépenaillée de vieux livres lui remémorait ses années d’études. A quoi lui avaient-elles servi? A quoi lui servirait-il de continuer? Il deviendrait un homme comme tous les autres, hanté des mêmes préjugés, se heurtant aux mêmes scrupules. Pourquoi se donner l’ennui de façonner son cerveau aux usages du monde, de le mouler sur ses exigences? Dérision! Travailler, transpirer, crever de fatigue et d’essoufflement pour parvenir à une de ces situations dites honorables, lorsque le temps nous emporte comme la goutte d’eau, lorsque si brève se précipite la comédie, lorsque d’un instant à l’autre nous pouvons mourir. La société s’impose à nous comme une tyrannique marâtre: briser ses liens, s’échapper de ses griffes, oh! n’est-ce point la sagesse?
Oui.