Filigrane-d’Argent ne lui fut fidèle que trois mois. Il la chassa de chez lui, ignominieusement, sans scène. S’il avait eu des illusions sur la femme, il les perdit du même coup, et sa tristesse en augmenta.

Et pourtant quelle noce! Oh! mes chers, quelle noce!

Il me semble le voir toujours, ce roi de brasserie, trônant au milieu du groupe de ses intimes, m’ayant à sa gauche, tandis que sa dextre enlaçait par les reins la fille, et que de sa bouche tombaient, ainsi qu’un flot de paroles d’or, les plus désolantes maximes et les plus grandes pensées. «Ayez» disait-il «deux brocs, l’un plein d’amertume, l’autre plein d’ambroisie. Que tous deux par vos lèvres soient bus en même temps. Proclamez-vous heureux, si l’ambroisie éteint l’amertume. Pour moi, l’amertume est la plus forte. Vive l’amertume!»

Il courait aussi les lieux de plaisir.

Parfois, son âme se délectait aux placides jouissances des innocents de la terre. Les enfants jouant sous les ombrages des jardins l’absorbaient. Il admirait la nature dans ses contrastes, la grande capricieuse, qui dispense aux uns les possibilités adorables d’une imperturbable félicité, aux autres le continu soupir du cerf qui brame après le courant des eaux. Sans se lamenter en de vaines plaintes, il contemplait le spectacle de l’humanité, où chaque cerveau forme un petit monde à part, ici paradis, là enfer, et où le choc d’eux tous les uns contre les autres détermine un résultat bizarre comme un kaléïdoscope, effrayant comme une tempête, ridicule comme une opérette.

Il fréquentait plusieurs salons du demi-monde, et sur toutes les pentes de Montmartre on le cotait au plus haut prix. Il faisait la gloire d’une douzaine de cabarets. Sur la rive gauche, aux soirs de tapage, on ne voyait que lui, hurlant par-dessus les plus hurleurs, brandissant des verres, discourant, le verbe magnifique et les gestes immenses. Ce qu’il but, pendant ces temps, constituerait une fortune pour un petit bourgeois; ce qu’il donnait aux femmes celle d’un gros. Mes chers, vous vous demandez comment il était si riche? Il jouait.

Oui, cet homme-là jouait. Et, chose extraordinaire, la chance était accrochée à ses doigts comme une bête luisante tenant ferme par dix mille ventouses. Elle ne le lâchait ni au baccara, ni au trente et quarante, ni au simple écarté. C’était de l’ahurissement, du tourbillon, du vertige. On ne se lassait de s’en étonner; quelques-uns même s’en irritaient. Heureux au jeu, malheureux en amours! dit l’adage. Albert, lui, se promenait en vainqueur parmi les jupons, de la même façon qu’il triomphait sur le tapis vert. Mais voici: il était malheureux de l’amour, comme il était malheureux du jeu, comme il était malheureux de tout.

Je n’ai jamais compris son caractère.

Tantôt je l’ai pris pour un fou, tantôt pour un mauvais plaisant. Je dois reconnaître qu’il n’était ni l’un, ni l’autre. C’était un être raté: raté, malgré sa supériorité. Un des plus fermes principes de la philosophie est celui qui dit: Adaptation au milieu. Albert était dans le monde comme un poisson dans l’air; il s’y débattait sans pouvoir y respirer, faute des organes spéciaux pour en savourer la parfaite concordance et s’y mouvoir à l’aise.