XIII
LA VIE FIÉVREUSE
Alors, au milieu de la fumée des pipes, le bohême Bombax prit la parole:
Oui, mes chers, c’est à cette époque que je connus Albert. Il avait résolu de vivre selon la saine logique, à savoir de ne plus être l’esclave du devoir, mais de s’acheminer vers la mort, le cœur hanté de joie et d’incoërcibles indépendances. C’était un adolescent brun, portant ses premiers poils avec aisance, sachant causer et plein d’une dévorante imagination. Non pas qu’il n’eût ses défauts: il ne battait pas les femmes et buvait l’absinthe avec des timidités de débutant. Mais je l’aimais, et par je ne sais quelle sympathie secrète, je me sentais attiré vers lui, jusqu’à le trouver le moins médiocre de nos compagnons.
Quelques jours après l’avoir rencontré en un sous-sol turbulent de café, je le revis, beau comme le spleen, au bal public. Il faisait danser une femme que vous avez tous adorée, cette taille de guêpe aux élancements blonds, ce teint lumineusement blanc, ces prunelles aussi pâles que si elles avaient été taillées dans le marbre, ce corps aux robes souples, tout cet ensemble de formes harmonieuses et pures qui répondait au nom de Filigrane-d’Argent. Il me reconnut, vint à moi et me présenta sa danseuse. «Ma première maîtresse» dit-il. Ma première! Oyez cela: Ma première! Comme si un homme s’avisait jamais de penser qu’il aura plus tard une autre maîtresse que celle qu’actuellement il possède! Quelle corruption! quel cynisme!—ou peut-être quel mépris précoce de l’existence, dans ce: Ma première maîtresse! au lieu de—avec l’accent glorieux et fier du premier triomphe—: Ma maîtresse!
Filigrane-d’Argent m’a conté un soir ses impressions sur lui. La confidence vaut la peine d’être entendue.
Jaloux comme Othello, d’une jalousie cependant qu’il laissait à peine deviner, concentrée, rongeante, empoisonneuse, plus occupé à se prouver l’indignité de celle qu’il considéra toujours comme une faiblesse, qu’à jouir consciencieusement des félicités dont le sort lui offrait en libéral de débordantes coupes, inquiet, anxieux, sombre, Albert ne savait ni s’abandonner à l’insouciance, cette compagne obligée de la débauche, ni se sortir assez de lui-même pour ne jamais considérer les choses que sous leur attrait objectif et embrasser éperdument les évènements sans leur rester subjectivement extérieur. Tantôt, il gisait abattu par une tristesse noire, regrettant ce qu’il avait abandonné pour suivre le fantôme de la folie. Tantôt, il s’excitait à une gaieté artificielle, buvait, chantait, déshabillait sa femme et lui mordait les seins, avec de fauves regards et des étreintes désordonnées. Inégal de tempérament, nerveux par essence, en toute volupté se glissait pour lui comme un venin; il n’avait la plénitude de rien, et les plus divins instants étaient inexorablement souillés des perfides et sataniques injections de la mélancolie. Ah! s’il avait réellement aimé! Mais l’amour lui était interdit: car l’amour se donne, et Albert n’avait pas la faculté de se donner, plié sur lui-même comme un porte-feuille, qui, bourré de notes et de documents, gémit, crie, crie, éclate, sans livrer un seul de ses secrets.