Car pour le bonheur, Albert savait depuis longtemps qu’il n’existait pas.
Cependant, celui-là, pas même, n’avait été manifesté comme possible: le temps pesait toujours de ses implacables ailes, alourdies encore par la charge des satiétés, sur son ventre, son dos, ses épaules, son cuir chevelu, sur sa pensée et sa rêvasserie, sur ses espérances et ses désespérances, sur son passé, sur son actuel, sur son devenir, sur tout ce qui était lui. Il n’avait pu parvenir à oublier son être dans une noyade au gouffre de la société, quelque ardent qu’il eût été à s’y plonger absolument, à s’y perdre. L’essence de l’ennui restait immuablement croupissante dans les bas-fonds de son âme, semblable à ces marais noirs des pays à tourbières, décomposant autour d’eux les herbes, et où s’enlise le pied.
Que faire?
La vie honnête et travailleuse avait mangé son enfance, le laissant inane, plein de nausées. L’autre, essayée par contre-partie, dévorait sa jeunesse sans provoquer moins de dégoûts.
Dilemme: Ou ceci, ou cela.
Mais, si ceci ne valait pas mieux que cela?
Alors, zut!
Zut! C’était, en vérité, la suprême philosophie, la sagesse dernière, le mot du tout et le mot du néant, l’abîme. De là, le monde sortait; il rentrait là. Océan, fin, loi, commencement, terme, ce monosyllabe cynique, sifflant comme un nid de vipères, gladiolé ainsi qu’une flamberge dégainée, exprimait seul la cervelle humaine insuffisante devant l’énigme de l’univers. Dans l’éjaculation de sa voyelle sublime à travers l’espace éruptait le résumé de soixante siècles. En trois lettres, c’était le cri d’angoisse d’un trillion d’hommes. On y sentait vibrer les infinies révoltes, toutes les douleurs, tous les efforts: Caïn avec ses luttes fabuleuses, dont les échos ont parcouru les âges, Babel, l’héroïque folie des époques jeunes qui voulurent escalader le ciel, le déluge, la dynastie entière des Pharaons, la guerre de Troie, la bataille de Cunaxa, l’invasion de l’Italie par Annibal, alors que Rome fut à deux doigts de sa perte et que le consul Paul-Emile périt misérablement, la destruction de Carthage, l’assassinat de Jules-César et la crucifixion de Jésus-Christ, les déportements de Messaline, l’avalanche des Barbares sur les deux empires d’Occident et d’Orient, Roland à Roncevaux, Charles-le-Gros berné par Charles-le-Simple, la prise de Constantinople par les Turcs, les victimes de l’Inquisition, Luther à Worms, le roi François Ier, qui mourut de la vérole, les dragonnades, Louis XVI, M. de Cambronne à Waterloo, le siège de Paris et la littérature écrasée par le journal. C’était l’écœurement universel jaillissant, bref. C’était l’antipathique sympathie des êtres les uns pour les autres s’ébruitant en un même soulagement. Dans l’orage de la vie, c’était l’éclair zigzagant par lequel se déchargeait l’électricité de colère contre le sort qui saturait les fronts tourmentés. Avec une envergure d’aigle et une raideur de flèche, il partait contre le destin, flagellant Dieu, arrachant un lambeau de chair saignante à l’inexorable.
Zut, c’était l’éclat de rire strident du minime contre le maxime.
Oui.