Il corrigea, gratta, reprit, changea l’épithète de vingt façons, fortifia le substantif, mouvementa le verbe, rangea, rerangea, dérangea, contrerangea, surrangea l’ordre des mots: le résultat—à son jugement—en demeura déplorable. Sans doute, en comparant son vers—ce vers fabriqué comme on fabrique une table, artificiel, convenu, inexact—à quelqu’un des vers hautement signés qui peuplaient son souvenir, il ne le voyait inférieur ni par la facture, ni par l’esprit; et si, calmement, longuement il pénétrait ceux-ci, en se supposant leur père, il ne les trouvait nullement moins niais, ni moins détestables que le sien.
Mais, ce vers n’exprimait pas ce qu’Albert voulait dire; en le lisant, le lecteur ne pourrait pas sentir ce qu’Albert sentait; ce vers était taré d’impuissance: et cela suffisait.
Impuissance partout: et dans le fond et dans la forme.
La langue humaine n’était pas capable d’être le trucheman de l’âme.
Albert termina le morceau. Il en fit d’autres. Il composa la valeur de deux ou trois volumes. Aux moments de bonne humeur, il riait de voir ce travestissement. Aux heures d’aigreur—bien plus nombreuses—il était malade d’un déboire énorme. Chaque nouvelle page rivait plus avant la sensation désastreuse de son impuissance. Car il méprisait assez le vain renom d’auteur, pour ne pas trafiquer d’œuvres qui n’étaient que le dévoiement spécieux de sa pensée.
Et tout prenait le chemin du tiroir, de la poussière, de la honte.