XX
LE PARNASSE
Les autres ...
Il voulut connaître les autres.
Pour quoi travaillaient-ils, puisqu’il était manifestement impossible à un homme de déposer son cerveau sur du papier pour le présenter tel quel et tout cru à d’autres hommes.
Pour quoi?
Cette curiosité le hantant, il ne tarda pas à fréquenter la portion abordable du monde littéraire.
La portion inabordable se composait des trois quarts des écrivains communément rassemblés sous le qualificatif d’«arrivés.» Ceux-ci restaient clos dans leurs temples comme des bouddhas, et les mortels n’osaient les approcher que des présents aux mains et avec des balancements d’encensoir. Ces solennelles momies ne devaient, du reste, différer des premiers que par le rabougrissement de leurs passions, par une plus forte couche de ridicule et par un orgueil passé à l’état de stratification. Nul besoin d’essuyer leurs gâteux mépris pour les juger.
Le quart abordable—des célébrités jeunes ou feignant de l’être—et la race compacte des grimpeurs du Parnasse—depuis ceux qui n’avaient plus que quelques rocs à escalader pour mordre à leur part de nuages, jusqu’à ceux qui levaient en tremblant la cuisse pour ajuster leur premier pas—avides de réclame, de popularité, de brouhaha, de bousculade, s’ouvraient à tout venant, se publiaient, s’affichaient sur les trottoirs et aux devantures des cafés; et chacun pouvait les tutoyer et leur taper sur le ventre, jusqu’au moment où, se sentant assez forts, ils se juchaient à leur tour sur leur maître-autel et ne laissaient plus avancer que les thuriféraires.
C’était un poète bien vaniteux que Clodomir de Bêlovent. Depuis qu’il avait inauguré une série de jolis petits volumes d’un rose pâle, mignons, coquets, intéressants comme la peau d’une délicate Anglaise mourant du spleen, et qui sortaient tout parfumés de chez l’éditeur à la mode, Clodomir de Bêlovent avait peu à peu disparu de chez ses anciens amis les bohêmes. Mais on le rencontrait chaque jour entre quatre et cinq sur le boulevard, entre cinq et six au café Américain, et, la soirée, au bal d’une comtesse, au dîner d’un banquier, au souper d’une cocotte, dans n’importe quel salon de l’aristocratie, de la finance ou du cosmopolitisme, où il y avait des benêts à éblouir et un chuchotement pâmé d’éventails autour de lui. Albert l’avait connu autrefois: et son étonnement avait été de voir l’insipide gueux de jadis engendrer tout-à-coup ces balivernes mélancoliques et sentimentales, qui faisaient la conquête des femmes. Clodomir avait coupé ses immenses favoris jaunes; il portait la moustache fine et soyeuse. En même temps un changement général: une élégance mièvre, des bijoux aux doigts, un monocle à l’œil, les souliers les plus pointus de Paris, le chic du chic, avec des airs découragés de songeur triste, pour demander un bock ou allumer sa cigarette.