Ce coquin-là poète!
Et des doutes venaient à Albert sur la sincérité de sa vocation. Avait-il été lancé dans ce déshonnête métier par le despotisme d’un état d’âme qui veut s’exprimer, se soulager avec la révélation irrésistible de son mal, la mise à nu, le dépouillement et la plaie exposée—seule circonstance atténuante à l’abjection de l’étalage?
Il le surprit un jour, la tête en train par quelques cognacs et en velléité d’épanchements.
«Mon cher Bêlovent, vous êtes un homme extraordinaire, un génie, un véritable poète» débuta Albert imperturbablement.—En tout autre état, Clodomir se fût, sans doute, gobé et rengorgé. Mais, par fortune, l’alcool lui mettait des franchises.
«Un véritable poète!» bégaya-t-il en s’allumant. «Il n’y a pas de véritable poète. Moi et les autres nous ne sommes que des faiseurs. Nous avons de l’habileté, jamais de génie. Nous écrivons pour tous les motifs possibles, excepté pour l’amour de l’art. N’est-il pas évident que si nous brûlions d’une pure passion, nous ne publierions pas nos vers? Celui qui aime une femme, en fait-il une femme publique? La promène-t-il seulement dans la rue? Il la cache soigneusement, la garde pour lui seul et ne la cultive que s’il est loin des regards indiscrets; il ne s’en vante pas, il n’en parle pas: il l’aime. Or, le poète publie: donc, il n’aime pas. Pour lui, le but ce n’est pas l’amour, mais la publication. Il ne reste plus qu’à chercher les motifs de la publication.»
Chez Clodomir de Bêlovent, les motifs n’étaient que trop clairs. S’il bichonnait ces petites tristesses factices attachées de faveurs, ce n’était ni qu’il fût réellement triste, ni qu’il éprouvât le besoin de faire part de sa tristesse aux autres. Il exploitait ce filon, trouvé par lui, comme on exploite tous les filons: une simple chance, cette capacité à polir de pâles strophes langoureusement galantes, qu’il s’était découverte et dont il profitait de l’exacte manière dont un propriétaire foncier découvre une mine dans sa terre et en profite. Clodomir était poète pour ne pas être un vaurien: cela lui servait d’entrée dans les salons, dont raffolait sa gloriole, et dans les cœurs des petites cocodettes, dont se délectait sa fatuité. A le lire, on pressentait que sa poésie n’était qu’une pose; à le voir, on en était certain. Et rien n’indignait autant que d’entendre ce poète parler la plus sotte prose qui fût au monde.
Mais c’était encore le plus sortable de l’espèce.
On parlait beaucoup de Juteux: une force, un vent qui se levait. Juteux avait débuté par un volume énorme, écrit comme on donne un coup de massue, pesant d’invectives, de choses lourdes pour effrayer et produire du bruit. Le livre avait fait scandale, un scandale cherché, voulu, avec un arrière-tintamarre de gros sous. Juteux triomphait. Son ventre d’éléphant, sa massive face d’hippopotame se distendaient et s’épataient en satisfactions. Oh! l’animal! Non, la grossière machinerie, éhontément peinturlurée de réclames, propre à stupéfier les masses et à encaisser l’argent! Tout ce que le marchand contient d’ignoble, de goulu, d’emmagasineur et de matériel se rassemblait dans l’esthétique de cet auteur d’avenir. Il parlait de ses livres comme un industriel de ses actions, et supputait leur vente à l’égal d’un commerçant de denrées. Le diable sait ce qu’il avait fait du vers: une chargée croulante de comestibles offerts en pâture à l’appétit vulgaire de la foule! Or, Juteux excité clamait: «Fini, le vers: ça ne donne pas assez. La prochaine fois, je leur f..... un roman!»
Une soif insatiable de gagner quelque chose, qui des rentes, qui une position sociale, qui un nom, qui des femmes, tourmentait tous les fils d’Apollon. La rapacité ou la vanité: voilà le seul mobile qui les poussait à gribouiller du papier. Et ils osaient parler d’art! L’hypocrisie était si écœurante, qu’Albert se prenait à mépriser les écrivains plus encore que le reste de l’humanité—à leur réserver un mépris spécial.
Tous crapules!—A l’exception de quelques groupes de très jeunes gens—bafoués ou inconnus—qui—n’était-ce point encore une pose?—cultivaient, désintéressés du monde, les navets de la vallée de Tempé, ils parurent odieux à Albert, parce que, au lieu d’être arrivés comme lui à la poésie par un chemin de rancœurs et de désillusions, celle-ci était pour eux le moyen de parvenir et la plus palpable des ambitions.