Et, nuit et jour, Albert criait.

Sa mère, pour l’apaiser, déboutonnait généreusement sa poitrine mûre et lui donnait le sein.


II

PREMIÈRE LUEUR DE RAISON

De ce lait maternel il eût fallu beaucoup plus, pour faire du rétif nourrisson un mortel docile ou résigné.

La rebuffade lui était innée.

Déjà, ses yeux considéraient les objets avec plus d’hésitation que de curiosité, et, avant même de pouvoir les nommer, comme autant d’ennemis il s’en fallait de peu qu’il ne les redoutât. Les mines arides de son entourage éveillaient, à ses premiers regards, des velléités circonspectes et peureuses. Singulières, les rêveries muettes qui composaient sa pensée en formation s’attardaient sur ces répulsions éprouvées. Il suspectait la lumière du matin de ramper par la vitre jusque sur son berceau pour voir ses paupières clignoter douloureusement; la charrette cahotant dans la rue de dégringoler, assourdissante, lui casser la tête; l’interminablement maigre crucifix, là-bas, dans le coin, ce long corps efflanqué sur le prie-Dieu, de méditer l’effroi à le fixer ainsi de ses orbites immobiles; et de vouloir l’horripiler les baisers gras dont ne cessaient de le couvrir, avec des mots bêtes, le père, la mère, les frères, les sœurs, la cuisinière et toute la clique répugnante des connaissances.