On lui apprit à marcher et à causer.

Certes, ce fut un soulagement de n’avoir plus à subir ces bras qui le portaient de chambre en chambre, à la promenade, au lit, à l’office, qui le plantaient sur des genoux pointus, le ballottaient de ci, de là, et dont il ne pouvait se passer. Il se servit de ses jambes pour quelquefois s’enfuir hors de la maison, se perdre dans quelque jardin, dans quelque faubourg, au risque de la verge. Quant au langage, s’il connut vite l’usage de deux ou trois substantifs, il s’en abstint volontiers et préféra le geste, plus sobre, plus rapide, plus expressif. Mais, dès qu’il ne s’agissait pas de réclamer pain, soupe ou polichinelle, aussitôt qu’il y avait idée à émettre, jugement à poser, il n’était pas rare qu’il trouvât des paroles imprévues, qui surprenaient parce que, peu enfantines, elles dénotaient d’anormales dispositions.

Il crût de la sorte.

A vrai dire, la raison n’avait pas encore jailli en une de ces étincelles crépitantes, qui ébouriffent d’aise ou de détresse les parents décontenancés. Elle germait cependant. Durant d’ineffables heures, Albert contemplait l’univers ambiant, comme s’il eût voulu en respirer l’essence et s’en instruire. Il s’acclimatait abondamment à ces nouveautés, ou plutôt il tentait de s’y acclimater: car s’il y eût réussi, il les eût acceptées à la façon des autres hommes, sans critiquer, dévotement. Or, observant avec cet esprit—inexpérimenté, sans doute, mais exempt de préjugés, puisque, à ce moment, presque rien n’y avait été mis, offrant ainsi table rase aux phénomènes—un accès de raison ne devait pas tarder à éclater, fût-ce le seul, avant la corruption fatale engendrée par les désirs vitaux.

Condisciple du premier âge, qui l’enchâsse d’innocence, toute pétrie d’ingénuités, pourtant d’autant plus pure qu’elle a moins été troublée par l’existence, qu’aurait été la raison, sinon une vue soudainement évidente, par divination, par coup de théâtre, une irrésistible vue du vrai philosophique, déduit simplement, théoriquement, mathématiquement de prémisses découvertes tout à coup?

La raison: clarté de l’intelligence sur les choses, abstraction faite du sentiment et des instincts.

Un vieux curé, podagre, marmiteux, cacochyme, ratatiné comme un bout de parchemin, ridé comme une pomme brûlée, avait pris Albert en affection. Grave et cérémonieux, l’enfant venait boire le café au lait avec lui, sur sa terrasse haut perchée, d’où l’on dominait la petite ville et l’alentour mélancolique des champs. Le vieux curé le faisait asseoir dans un fauteuil trop gros, où il enfonçait jusqu’au ventre, et lui donnait des gâteaux à grignoter, tandis que, le chef branlant, il l’incitait par de bénévoles questions à s’intéresser à mille brimborions de science et de morale, au moyen desquels il se figurait le façonner pour l’avenir honnête homme et consciencieux citoyen.

Nulle pédanterie, vraiment, mais une crédulité pieuse et de touchantes superstitions en ce qu’il lui disait du grand ordre qui règne ici-bas, des harmonies de la nature, du roi de la création et des oiseaux chantant des louanges sur de jolies branches vertes, par un beau soleil. Que le globe était bien installé, bien admirable, bien construit dans son indulgente imagination de vieux curé! Comme tous les mignons pantins manœuvraient délicieusement entre les doigts de l’excellente cause suprême! Le brave ecclésiastique s’attendrissait, mouillait des mouchoirs, pleurnichait en y songeant, tout en grattant ses articulations, dont les raideurs lui arrachaient parfois, au milieu de ses enthousiasmes, de piteux gémissements.

«Vois» disait-il «cette atmosphère si lucide, que l’œil perçoit, au travers, à de considérables distances! Réfléchis que nous aurions pu être entourés de ténébreux voiles, comme les habitants de Londres quand il fait du brouillard, ou plongés dans l’opaque étendue des ondes, comme les poissons. Quel merveilleux spectacle que celui de l’araignée tissant sa toile pour prendre des mouches! Remarquant le misérable insecte, Dieu, en son infinie et prévoyante pitié, lui donna le fil. En haut, en bas, tout conspire au bien. Si les continents n’existaient pas, les eaux envahiraient toute la terre; si les eaux n’existaient pas, la terre serait complètement à sec. Partout se devine la main céleste du meilleur des souverains. Le lion dans les déserts trouve la chair succulente de la gazelle, la gazelle trouve l’herbe de l’oasis, l’oasis trouve le sable qui l’entoure et sans lequel elle ne serait plus oasis, le sable trouve la sécheresse, et la sécheresse produit ce vent chaud du midi qui fleurit les orangers sur la côte de Nice. Tout s’enchaîne suivant une indissoluble suite de bénédictions, et, depuis le dernier des grains de poussière, jusqu’à toi-même, mon petit ami, tous les êtres ont leur part à ce magnifique et copieux festin, qui s’appelle la vie.»